Des enfants grouillent, descendent des escaliers pas à pas, ouvrent des bouches grosses comme des groseilles et ânonnent des rondes au bord des champs: saluons, c’est la Clairière de demain qui passe.

THÉATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.—Lauzun, pièce en quatre actes, de MM. Gustave Guiches et François de Nion.

La grande Mademoiselle est une héroïne mi-partie tragi-comique, ainsi que l’on disait à son siècle, le dix-septième de l’ère chrétienne. Travaillée du sang de son grand-père Henry le Grand, brouillée de l’humeur de son père Gaston d’Orléans, poussée aux actions extrêmes, entêtée de grandeur et d’action, irritée de son sexe, enragée de son tempérament, attachée à sa grandeur vaine, à ses biens immenses et morts, elle finit longuement, après avoir tiré le canon de la Bastille contre son présomptif époux Louis XIV, après avoir refusé la main de Charles II d’Angleterre, d’un roi de Portugal, voire—si l’on veut—de l’empereur d’Allemagne, par épouser peu ou prou un cadet de Gascogne, Nompar de Caumont, comte de Lauzun, par se résigner à des caresses disputées, loin des honneurs, loin de la cour, parmi des horions et des avanies, ayant, au reste, passé l’âge canonique et dépassant plus encore du poids de ses ans que de ses couronnes la grâce chétive, méchante et blondasse de son secret conjoint.

La regrettée Arvède Barine avait consacré, il y a quelques années, deux volumes amples et pénétrants à cette trop illustre et trop obscure princesse.

Il eût fallu un Alexandre Dumas ou, tout au moins, un Victorien Sardou, pour découper en tableaux cette existence de brèche, d’éclat et de retraite et pour y semer une action. Nos très distingués confrères Gustave Guiches et François de Nion se sont arrêtés à une anecdote ou plutôt à une gazette anecdotique romancée et dramatisée, à l’épisode Lauzun étoffé, agrémenté, monté de ton et d’accent, avec un peu plus de passion, de fantaisie, de fatalité, de réalité et d’idéal que n’en comporte la vérité historique.

Le premier acte se passe chez Mademoiselle. On termine Tartufe, dans sa pleine nouveauté. Louis XIV applaudit et les courtisans aussi. Le maréchal de Créqui, M. de Montespan, M. de Roquelaure, l’abbé Primi Visconti, échangent des brocards; Mme de Sévigné, qui passe par hasard, annonce la plus étrange, la plus inattendue, la plus extravagante des nouvelles (voir sa lettre admirable et trop admirée): Lauzun, le petit Lauzun, favori de Sa Majesté et capitaine des gardes, va épouser les quatre duchés, les gouvernements, la personne même de S. A. R. Mademoiselle! On s’ébouriffe. Mais le voici, Lauzun, magnifique, un tantinet canaille, pis qu’insolent, grossier, familier, gouailleur, qui se gausse de tout et de tous et promet sa protection à ses supérieurs, qu’il a bafoués. Et voilà qu’il s’agit bien de raillerie: Mademoiselle est venue, qui se confesse, qui interroge: elle veut se marier et ne tient pas au rang. Le damné Gaston ne veut pas deviner: il faut qu’un miroir lui jette son nom au visage pour qu’il consente à des remerciements, à des protestations, à des serments. Eh! il faut l’agrément du roi—et il y a un cheveu de moustache, un de perruque; la maîtresse de Sa Majesté, Athénaïs de Montespan, a été, avant son mariage, la tendre amie de Lauzun: elle s’opposera à ces épousailles. Mais le roi entre, en cérémonie, et approuve le mariage: il signera le contrat tout à l’heure.

Il ne le signe pas. La Montespan l’a retourné. Lauzun peste, rage, jure, s’en prend aux petits et aux grands, à Sa Majesté même, qui reprend sa parole, tire l’épée, la brise, tout comme dans la Favorite: c’est grave, brrr!... Mais tout va s’arranger: après une scène d’amour avec sa mélancolique fiancée, il persuade Athénaïs qu’il ne veut se marier que pour se rapprocher d’elle: la Montespan pâme; elle va décider le roi. Lauzun triomphe trop tôt, raconte son stratagème à sa fidèle Mademoiselle. On l’entend, on le trahit. Et quand il croit que Louis XIV revient signer le contrat, c’est d’Artagnan et ses mousquetaires qui le font prisonnier et qui l’emmènent dans la sinistre forteresse de Pignerol.

Il y moisit, dans cette funèbre prison. A peine s’il peut s’échapper par la cheminée, histoire de faire la causette avec l’infortuné et somptueux Fouquet et d’aller cueillir des roses aux alentours. Il attend Mademoiselle, qui doit venir, qui viendra à trois heures et se moque, en attendant, du stupide gouverneur Saint-Mars, qui, par hasard et au plus gros de sa colère, reçoit l’ordre de le traiter, lui, Lauzun, avec les plus grands égards. Mais le miracle devient évident: voici Mademoiselle, en son héroïque costume de la Fronde, en chapeau d’amazone, qui arrive, qui apporte la liberté—à un prix courant; on ne lui a demandé, en échange, que tous ses biens pour le duc du Maine, fils adultérin de Louis XIV et de la marquise de Montespan. Et la Montespan arrive elle-même. Lauzun la joue, fait le mourant, la dupe, faisant donner et reprendre sa parole à son auguste époux, sur le propos de la donation, pour imiter le roi lui-même, enferme le gouverneur de la prison, Saint-Mars, et la favorite, s’évade par la cheminée, revient à Versailles, dans le carrosse même de la Montespan.

A Versailles, tout s’arrange, non sans mal. La Maintenon a remplacé la Montespan; le roi est devenu dévot; ce ne sont qu’offices, cardinaux, capucins. Lauzun, accusé de faux, triomphe par sa piété, fait accabler la Montespan par le naïf témoignage de Saint-Mars: le roi consent à son mariage avec Mademoiselle, à condition qu’il reste secret: il n’est connu que de toute la cour.