Cette image d’Epinal, bien découpée—un peu trop—a été fort applaudie. Elle eût plu davantage si un souci de précision et de vérité assez mal venu au théâtre n’avait poussé les deux auteurs à donner à Louis XIV des attitudes presque piteuses, un je ne sais quoi de mesquin et de faux et si cette pièce avait été un vrai drame au lieu d’être, aux chandelles, une gazette anecdotique pas très sûre: il ne faut pas être trop fin au théâtre. MM. Jean Coquelin et Henri Hertz ont merveilleusement habillé cette anecdote: il y a un luxe de tentures, d’armoiries, de livrées, d’uniformes, de broderies qui tient du prodige et de la vérité.

Mme Gilda Darthy est émouvante et délicieuse dans son rôle de Mademoiselle: elle ne s’est pas assez vieillie: qui le lui reprochera? Lorsque, à la prison de Pignerol, elle apparaît en amazone de la Fronde, elle a l’air encore de tirer le coup de canon qui doit tuer son mari. Mme Franquet est une Montespan joliment et royalement traîtresse, Mlle Jane Eyrre est une jeune Maintenon un peu maniérée. Mme Carmen Deraisy est une Mme de Nogent très fraternelle.

M. Laroche a été un Louis XIV un peu bien familier, trop vrai, trop selon les indications de Saint-Simon et la fameuse cire de Versailles: il a manqué de grandeur. M. Dorival est un maréchal très suffisant et très entripaillé; M. Monteux est, contrairement à la vérité, un Montespan fort intelligemment courtisan; M. Chabert est un adroit valet. Quant à M. Tarride, il est un Lauzun trop fin, trop en dedans, trop en nuances. Il est à la fois Damis, Scapin et Mascarille; il trompe, il exagère, il gasconne: on ne s’en aperçoit pas assez. Il ne se retrouve que dans des scènes de tendresse et de gentillesse. Mais il gasconnera un peu mieux et sera moins précieux, l’action deviendra moins lente, moins longuette, plus sincère et, dans la magnificence des décors et des costumes, cette jolie histoire d’amour, très noble et très tendre, connaîtra peut-être le durable succès distingué et populaire qui convient à un conte de fées et à ce que Mme de Lafayette appelait une nouvelle historique.

THÉATRE DES ARTS.—Demain, un acte, de M. P.-H. Raymond-Duval, d’après la nouvelle de Joseph Conrad; les Possédés, trois actes, de M. H.-R. Lenormand.

Après s’être élevé de la frénésie charnelle et colorée de la Marquesita à la suavité angélique et évangélique de Mikaïl, qui était toute harmonie, toute sainteté et toute nuance (du Tolstoï orchestré par Robert de Montesquiou), le théâtre des Arts n’a pas daigné toucher terre à nouveau tout de suite.

Il donne un drame singulier, violent et austère qui frappe et qui émeut et qui ne laisse retomber le spectateur à la réalité grise qu’après l’avoir promené sur les ailes les plus fières et les plus hagardes.

Je n’insisterai pas sur Demain. C’est un petit acte, un peu long, où un vieux capitaine au long cours attend si fiévreusement, si terriblement son fils, qu’il ne veut pas, qu’il ne peut pas le reconnaître lorsqu’il vient enfin: il ne l’attend que demain; pourquoi vient-il aujourd’hui? Ce n’est pas lui! Ça se passe dans un décor de brume, à Port-Louis, avec un aveugle, M. Lucien Dayle, très nature, un marin aventureux, bourlingueur, mélancolique et fatal, M. Pierre Roux; avec M. Sauriac, un capitaine très, très fou. Mlle Marie Kalff est une fiancée triste et émouvante.

Les Possédés ce sont les hommes de génie, les créateurs de science et d’art, les novateurs qui se croient maîtres de la Nature et de l’infini, et qui sont les esclaves de leur démon intérieur, de leurs découvertes, de leurs recherches, qui ne sont plus que des machines de lumière, de beauté et d’idéal, qui n’ont plus de cœur et d’âme, qui donnent à la flamme d’au-delà non pas seulement leurs meubles, comme Bernard Palissy, mais leurs amis, leurs proches, leurs enfants, leurs scrupules, leur bonheur et leur honneur, jusqu’au moment où ils se consumeront eux-mêmes et que leur raison fondra dans le vain creuset de gloire, d’inquiétude et de futur.

Voici l’illustration. Heller est un savant fameux: c’est mieux, la science entière, la plus grande science, hermétique et triomphale. Il a dissocié le radium—déjà!—et son fils Marcel est, tout jeune, un musicien de génie. Marcel va faire jouer le premier acte de son premier opéra—un chef-d’œuvre—et, sou par sou, il a prélevé sur le maigre produit des leçons qu’il donne la somme énorme de 500 francs qui va réaliser son rêve et établir sa réputation. Mais il est bon: un faible et indélicat cousin—un poète—lui rafle ses économies, sous un prétexte inventé et pour faire la noce. Colère épouvantable du vieil Heller. Marcel le quitte et ira vivre à Paris avec son amie Suzanne, fille d’un vieux peintre, Adrar, qui a renoncé au génie, qui fait du métier et de la bonté.