La misère s’aggrave. Les leçons dépriment et épuisent le musicien. Il sent son génie l’abandonner. Son père vient le voir: il ne fera rien pour lui, car il a ses expériences. Mais peut-on hésiter à faire les pires vilenies quand il s’agit de chef-d’œuvre? Qu’il fasse chanter son oncle René: il a deux lettres terribles contre lui. Que diable! Lui-même, l’illustre Heller, n’a-t-il pas jadis, pour la science, été l’amant rétribué d’une vieille Écossaise mystique? Marcel hésite encore: il hésite même lorsque sa fripouille d’oncle lui offre une place infime—comme dans Chatterton—et refuse tout secours à l’Art. Mais une vision fugitive et traquée, une Allemande qui a volé, qui a entôlé pour nourrir son enfant, enlève ses dernières pudeurs au créateur. A-t-il le droit, lui, de laisser périr son enfant, à lui, son œuvre? Et froidement, pardon! fiévreusement, il vend à René Heller les lettres accusatrices contre 20 000 francs.

Cet argent ne lui a pas porté bonheur. Il est en Suisse, avec son père, de plus en plus enragé de chiffres, de formules et d’équations, avec la douce et aimante Suzanne, avec son cousin-poète Jean, avec le vieil Adrar, qui achève de mourir, en bonté et en beauté. Mais le terrible Heller a senti que Marcel n’aime plus Suzanne: il fait venir une Russe qui est plus propre à servir le génie de son fils par sa grâce et ses airs exotiques. Marcel, bientôt, avoue à sa maîtresse qu’il ne l’aime plus, qu’il n’aime plus que son génie, qu’il va plus haut, plus haut. Il va si haut que lorsque tout le monde est désespéré, lorsque le vieil Adrar est mort dans un demi-enthousiasme et un demi-navrement, il étrangle son cousin Jean, qui lui a volé son argent, le lance par la fenêtre dans un précipice tout exprès, s’agite, délire, délire et reste haletant, béant, hébété et vacillant dans les ténèbres jusqu’à ce que le rideau tombe.

Cette pièce a été fort acclamée et le jeune auteur, M. H.-R. Lenormand, a été contraint de s’exhiber et de se prêter aux applaudissements les plus directs. Elle a de la noblesse, et de l’audace et de l’humanité. Elle se termine sur un renoncement et sur le tacite éloge de la famille, de l’amour et de la sensibilité. Peut-être eût-elle gagné à être jusqu’au bout inhumaine et à ne pas faire de concessions. Il y a déjà longtemps que Huysmans a écrit: «Avoir un bon appétit et n’avoir plus de talent, quel rêve!» Mais peut-on comprendre au théâtre le vierge sacerdoce du génie? Et en outre n’avons-nous pas connu les plus grands savants comme les plus tendres et les plus prévoyants des époux et des pères? Les personnages de M. Lenormand sont d’émouvantes entités.

M. Durec est un Marcel Heller humain, surhumain, inhumain, très aimant, très désespéré, très dément; M. Magnat est un burgrave de laboratoire majestueux et implacable, M. Albérix est un poète-cambrioleur dolent et charmant dans le plus ingrat des rôles. Quant à Séverin-Mars, il a été admirable: il est toute l’humanité de la pièce et il a des coups de pouce pour modeler l’idéal, des accablements, un sourire de gentillesse et d’espoir qui illumine jusqu’au tableau noir.

Mlle Marie Kalff a été infiniment dramatique et touchante dans le personnage de Suzanne. Mlle Jeanne Clado exprime à merveille le charme, l’inspiration, l’attirance slaves; Mlle Dolorès Mac-Lean est une entôleuse poignante. Enfin, dans un rôle de femme fatale, Mlle Andrée Glady a été toute délicieuse de naturel, de fantaisie, de philosophie pratique, de vie, pour tout dire: c’est le sourire de cette tragédie antique, c’est le vivace et le bel aujourd’hui de cette idéologie d’hier et de demain.

THÉATRE APOLLO.—La Veuve Joyeuse, opérette en trois actes (d’après Henri Meilhac), livret de MM. Victor Léon et Léo Stein, musique de M. Franz Léhar.

Tout arrive. Après tant de Veuves soyeuses, broyeuses, aboyeuses et giboyeuses, après tant de parodies d’avant-garde, d’airs détachés et de ritournelles, nous avons, bons derniers, cette unique, illustre et universelle Veuve joyeuse qui fit les beaux soirs, les belles nuits et les beaux rêves de l’Europe et de l’Amérique, de l’Océanie et des deux pôles et qui nous vient, plus que légère, plus que magnifique, en splendeurs, en mousse, en gaze et en jambes, tuyautée, brodée, surbrodée et sertie d’une musique facile, entêtante et obsédante, dans un éclat, dans un mouvement, dans un entrain à la fois magiques et puérils: ça tient des Mille et une nuits et de la rengaine, de la féerie et du conte moral, c’est tout ballet et toute romance, tout chahut, toute valse lente, pleurée, chaloupée, ululée, dolente, tournoyante et tourbillonnante; c’est de la folie et du sentiment, de l’outrance et de la simplesse: c’est un rien qui souffle en caresse et en tempête, qui parle aux sens, qui flatte l’oreille et berce le cœur, qui énerve délicieusement sans en avoir l’air, qui déchaîne l’applaudissement, qui se fait bisser et trisser: l’infini sans qu’on sache pourquoi: voilà!

On sait que la Veuve joyeuse nous vient, nous revient, par le plus long: ce fut l’Attaché d’ambassade du jeune Henri Meilhac, qui se fit applaudir sur le théâtre du Vaudeville, le 12 octobre 1861 et jours suivants. Il s’agit d’une très jeune veuve multimillionnaire—les millions étaient vingt, ils sont cinquante, mais l’argent a tellement diminué!—qu’il ne faut pas laisser passer à l’ennemi. Les millions doivent rester nationaux! La nation—c’était en 1861, la principauté de Birkenfeld? c’est, aujourd’hui, l’Etat de Marsovie (si j’ai bien entendu)—délègue son ambassadeur à Paris pour empêcher les capitaux de devenir français. Rassurez-vous tout de suite: ils demeureront parisiens. L’ambassadeur, qu’il s’appelle le baron Scarpa ou le baron Popoff, est idiot; mais l’attaché, comte Prax ou prince Danilo, est le plus charmant, le plus séduisant, le plus désintéressé mauvais sujet du monde, ivrogne pour avoir une contenance (pardon!), passionné malgré lui et qui finit par réussir, en dépit de tous et de soi, et qui, quoi qu’il fasse pour repousser, en même temps qu’une femme qu’il adore, une fortune qui lui fait honte et horreur, doit doucement, héroïquement et tendrement se résigner à être le plus heureux des époux aimés et le plus opulent des diplomates.

Mais quelle importance a donc l’argument? Je sais de vieilles gens de mes amis qui préfèrent à toute la musique de la Veuve la douzaine de vers espagnols qui étaient chantés par Juliette Beau en 1861: