Voici le grand soir des débuts: le bouge regorge d’ouvriers, de marins, de pêcheurs, de soldats; il y a même une ancienne de la maison, une grande étoile de Paris. La vieille Tomasa chante ses cantilènes les plus rauques et les plus fiévreuses; les danseuses et les danseurs font leurs pointes les plus charmantes. Mais place au miracle: c’est Estrella et Pepillo dansant bouche à bouche et ventre à ventre, c’est Estrellita mimant la possession et le délice, tous les jeux, tous les caprices des pires Vénus; le fandango, la sevillana, le tango, des danses barbares; c’est le triomphe, la quête miraculeuse; c’est la jalousie plus formidable de Ramon, après l’enthousiasme universel; il gardera Estrella, l’empêchera de rejoindre le brave père de famille Benito—et c’est la majestueuse matrone Tomasa qui retiendra la pie au nid et trompera le malheureux pêcheur.

Les manigances continuent; les ménages frères de Benito et de Luisito en sont ravagés. La brave Concha et son honnête belle-sœur Amalia, femme de Benito, sont affolées; la pure Amalia donne des conseils de courtisane à Conchita pour garder son mari, mais rien n’y fait: en une visite, l’étoile Estrella, fiancée à Ramon, va emmener toute la maisonnée, Benito qui doit fuir avec elle, Luisito qui doit la rejoindre dans le jardin des moines, par la brèche, que sais-je? Le jaloux Ramon s’est aperçu de la chose: il prouve à ses deux amis qu’ils sont tout autant bernés que lui: ils tueront la traîtresse. Ou plutôt, Luisito la tuera tout seul: il le jure sur la croix de la procession du Vendredi-Saint qui passe sous les fenêtres.

Ils ne tueront rien du tout; dans le jardin rose, mauve et rouille, Estrella défiera la fureur, la rage, l’enlacement même de ses trois amants, les excitera, les raillera, les embrassera, les poussera l’un contre l’autre, et, d’humiliations outrées en caresses mimées, de supplications en outrages, d’agenouillements en sursauts et en provocations, susurrante, balbutiante, insolente, diabolique et divine, finira par s’évader de ce Cadix étroit, de cette conjuration de pauvres gens, pour rejoindre à Paris son digne compagnon Pepillo, tout vice et tout infamie, cependant qu’une pauvre gosse de treize ans, qui a soif de joie et de liberté, clamera, en voyant ce trio de malheureux, de misérables lassés et meurtris: «Oh! C’est ça les amoureux! Oh! oh!»

Et c’est plus triste que mille morts!

Cette histoire est brodée de mille variations, de mille finesses; il y a, avant le dénouement, une conversation de trois moines blancs dans l’horizon rose,—que serait l’Espagne sans moines?—de moines gentils, idylliques, pacifiques, qui paraîtrait divine dans les colonnes du Temps. Mais dans ce drame ramassé, pourquoi ce hors-d’œuvre à la fin? Pourquoi le personnage de la vagabonde ne fait-il que traverser les derniers tableaux? Du symbole? De l’ibsénisme en Espagne? J’aime mieux Mérimée.

Tenons-nous-en aux réelles qualités de cette action trop riche et trop simple, trop rapide et trop décousue. Lérand est, naturellement, admirable d’intensité et de sobriété, de vérité et de chaleur contenue dans le personnage de Benito; Gauthier est merveilleux de sincérité et de violence dans le rôle de Luisito; Arquillière campe en pleine graisse, en pleine colère, en plein cœur, son type difficile de Ramon; Jean Dax est plus qu’inquiétant en sa trop jolie silhouette du Pepillo à tout faire—et il danse à ravir; Baron fils est le seul qui fasse illusion en sereno: il est toute l’Espagne.

Mme Tessandier est une admirable Tomasa: patronne et mère, rêche, dure, affectueuse, elle est rauque et tendre et donne de la majesté à ses chansons et à tous ses gestes; Cécile Caron et Ellen Andrée dessinent des caricatures qui doivent retourner Goya dans sa tombe et qui tenteront Zulaoga, Sancha et Leal da Camara; Suzanne Demay est une charmante et touchante Concha, Blanche Denège une énergique et dolente Amalia, Nelly Cormon une fort appétissante danseuse arrivée et Monna Delza une errante impubère d’un appétit dévorant et de désirs très définis et infinis.

Pour Mlle Polaire, c’est sa pièce, comme ce serait sa guerre si elle n’était qu’impératrice. Elle a tout loisir de gaminer, d’allumer, de terroriser, d’offrir ses lèvres, de mentir, de se courber en deux, en trois, de se relever en trombe, de jouer de tous ses membres, de caracoler sur place, d’être très authentiquement saltimbanque et, si l’on veut, shakespearienne.

Et il y a tant de spectacle, de bruit, de figurants intelligents et de décors émouvants! Relisez une page de Barrès sur Tolède, après: vous retrouverez l’Espagne. Le Vaudeville vous donne la violence du café-concert, de la vie, de l’amour—avec des costumes. Et c’est le triomphe de Porel.