M. Karl est un Agathos jeune et ferme, un peu railleur, très passionné, d’une voix juste et chaude et d’un corps sincère; M. Hasti est un mari très congruent, bâti en hoplite de premier rang et fort excité; M. Bouthors est aussi gigantesque que désabusé; MM. Lou-Tellegen, Arnaudy, Darcy, Sauriac, Savry, Chotard, etc., etc., sont excellents et divers; M. Gandera a très artistement distillé les vers du prologue. Mlle Renée Félyne est bien disante, très souple, très hiératique dans son personnage de la courtisane Salabaccha; Mlles Moriane, Vermell, Florise, Destrelle sont charmantes; Mlle Clairville est tout à fait exquise de tact et de vérité dans le plus légitime désir; Mlle Lavigne est, comme toujours, fantastique en nous rendant—et comment!—Lampito, femme au tempérament excessif.

Quant à Lysistrata, c’est «la patronne» Cora Laparcerie. Un peu gênée et émue au premier acte, dans son discours, elle s’est reprise et donnée, ensuite, de tout son talent et de toute son âme: elle a eu toute l’hésitation, toute la conviction, toute la résistance, toute la passion, l’autorité et l’abandon, la faiblesse et la rouerie de son personnage éternel, féministe, amante, enthousiaste et retorse, religieuse de cœur, impie malgré soi.

Dans cette soirée, Cora Laparcerie a bien mérité de la République dont elle parle, de la République athénienne.

THÉATRE DU VAUDEVILLE.—Maison de Danses, pièce en cinq actes, de MM. Nozière et Charles Muller (d’après le roman de M. Paul Reboux).

Mes lecteurs connaissent la conscience et la verve de M. Paul Reboux et ont pu lire le très vivant et très honorable roman dont MM. Muller et Nozière ont, l’un après l’autre, tiré la pièce nouvelle du Vaudeville. M. Muller est fort érudit et se pique de connaître l’Espagne en détail et à fond; quant à M. Nozière, il est tout esprit critique, toute sensualité non halante, toute nostalgie sceptique et voluptueuse: il prête à l’actualité des voiles antiques et fins et trousse sur n’importe quoi des dialogues platoniciens et aristophanesques, des fantaisies profondes et parisiennes que Taine et Renan pourraient signer,—après leur mort.

Le roman de M. Reboux était fort dramatique et terriblement pittoresque: après cette merveille de Pierre Louys, la Femme et le Pantin, après l’âpre et délicieuse Marquesita du pauvre Jean-Louis Tallon, il nous faisait goûter du fruit vert, du piment sanglant des Espagnes. M. Nozière, en transportant sur la scène les journées, de M. Reboux et de M. Muller, y a ajouté du sien, de la grâce, de la cruauté, de la perversité, de la philosophie, et, dans des décors somptueux et magnifiques, dans une mise en scène en relief et en chair, c’est une pièce étrange et composite.

Vous voyez la maison de danses, minable, étique, rutilante au dehors, affreuse de saleté au dedans; deux servantes pour le patron Ramon et sa mère Tomasa, pour les artistes mâles et femelles, pour toute la clientèle de Cadix; la première, Concha, honnête et laborieuse, va épouser le pêcheur Luisito; l’autre, Estrella, est une moucheronne bâtarde, toute luisante d’yeux et de cheveux, fainéante, endiablée, avide déjà de gloire et d’amour, qui joue des prunelles pour tout le monde, empaume son patron Ramon, enjôle Luisito et son frère Benito, et veut danser envers et contre tous. Elle a la vocation: elle n’a même que celle-là; nous verrons trop tôt que c’est dans les jambes, les jambes seules, que siègent son cœur et son âme.

En affolant l’équivoque Pepillo, en enrageant de jalousie le brutal et quadragénaire Ramon, avec des refus et des promesses, elle arrive à prendre ses premières leçons, en fraude; la terrible Tomasa n’aime pas que ses servantes volent de leur obscurité dans le grand art. Mais la voilà elle-même la douairière: le sentiment de la perfection l’emporte sur son autorité jalouse; cette Estrella est douée. C’est elle-même qui l’éduquera.