Et c’est joué!...
Albert Brasseur, en salopette bleue, déploie une bonne humeur, une fatuité cordiale, une béatitude naïve de septième ciel: c’est un Étienne naturel et divin. Guy, à son ordinaire, est exquis de mesure dans le comique: c’est un Le Brison de cercle et de boulevard mieux qu’authentique; Moricey, tout noir et tout bouillant, est le premier des chauffeurs; Prince est tout gentil et tout hilarant dans le personnage de Rudebeuf, et son chauffeur, le veule et joueur prince Zohar, est très falotement silhouetté par Carpentier.
Mme Grosbois, c’est Marie Magnier, d’une autorité gracieuse, d’un comique fin et élégant dans la pire outrance; c’est Mlle Diéterle qui incarne avec crânerie, désinvolture et sincérité la mutine Gabrielle et qui, piaffante, aguichante, geignante, est toute honnêteté et tout amour. Mlle Lantelme est la séduction même, infernale et trépidante: c’est Phèdre, Vénus tout entière à sa proie attachée—et accrochée, Phèdre aux Porcherons et au garage, Phédrine et Phédrolette, impérative et suppliante comme une planche de Rops.
Enfin, Max Dearly, ataxique, déboîté, boitillant, est allé aux nues. Cet Amaury de Châtel-Terran est la plus cruelle caricature de vieux beau. Il est à crier et à pleurer. Son chapeau, sa badine, son asthme, sa vue basse, sa moustache teinte, son dandinement douloureux et prétentieux, tout est d’une vérité à peine chargée, hélas! C’est du grand art, c’est de l’histoire, c’est très gai—et effroyablement mélancolique. Déjà!
BOUFFES-PARISIENS.—Lysistrata, comédie en quatre actes et un prologue, de M. Maurice Donnay. (Première représentation à ce théâtre.)
C’est une idée délicieuse et savoureuse qu’eut Mme Cora Laparcerie d’inaugurer sa jeune direction sous les auspices d’Athènes et de Cypris, de la poésie la plus joyeuse, la plus tendre, la plus diaprée, sous la lueur et le rayonnement de l’étoile de Maurice Donnay. Voici dix-sept années que cette étoile brilla autour de l’Opéra, à l’Eden-Porel, après avoir jeté ses premiers feux dans Phryné et dans Ailleurs, au firmament de Rodolphe Salis, berceau de gloire, pour connaître bientôt l’apothéose d’humanité et d’immortalité, la flamme immense et alanguie d’Amants; et, après une reprise triomphale avec la créatrice Réjane, il y a treize ans, Lysistrata revient, toute neuve, toute vraie, toute éloquence, toute chair et tout cœur, charmer ses anciens et nouveaux amis, susciter les sourires les plus divers, émouvoir un peu et faire courir, dans cette claire et jolie salle des Bouffes, un frisson de plaisir, d’aise, de joie, une jouissance, si j’ose dire,—et c’est le mot,—d’esprit, de finesse, d’à-propos et d’à peu près ailés, de grâce attique et parisienne, de santé et de sérénité, de jeunesse verte et bleue, sans parler d’une teinte de mélancolie qui jette une ombre mauve sur ces marbres animés.
Nous ne réveillerons pas, n’est-ce pas? l’ombre géniale, lyrique, indécente, réactionnaire et cruelle d’Aristophane. Nous n’avons même pas à résumer Lysistrata: c’est, on le sait, la grève des femmes d’Athènes, irritées de la longueur d’une guerre qui, depuis quinze ans, s’arroge et se réserve à peu près toute la chaleur de leurs époux et de leurs amants. Et, cependanti c’est une guerre à la papa: il y a le repos hebdomadaire, ou, tout au moins, la trêve de Zeus, où les hommes rentrent en ville, musique en tête, et embrassent chacun leur chacune, martialement. Mais les femmes ne veulent plus partager leur dieu avec Bellone: la belle Lysistrata réunit la cour plénière, le ban et l’arrière-ban des épouses et des courtisanes d’Athènes, et leur fait prêter le rude serment de chasteté. Elles ne se laisseront reprendre ou prendre que lorsque la paix sera signée. Ah! les mines et les attitudes des pauvres mâles en non-activité par retrait d’emploi—et leur exode piteux vers les maisons de joie! Mais Lysistrata, rebelle aux baisers de son mari Lycon, ne peut résister aux supplications de son ami, le jeune général Agathos,—et c’est dans le temple même de la chaste déesse Artémis qu’ils iront consommer leur adultère parjure et sacrilège. Et c’est une leçon très amère. Autre leçon amère: les courtisanes respectent plus fervemment et férocement leur serment que les femmes mariées. Et de toute cette amertume sourd un continu délice, une joie ironique et douce, une fusée de mots, de pensées, d’humour, une forêt de gestes—et des danses, et des chants, et du désir. Et, lorsque les gestes amoureux d’Agathos et de Lysistrata ont renversé et brisé la statue d’Artémis dans son temple, ce sera un miracle tout naturel de la remplacer par l’image triomphale d’Aphrodite: l’Amour régnera sur Athènes avec la Paix, sa sœur et sa mère,—et ce sera toute douceur et toute beauté.
Mais faut-il chercher une trame dans cette tapisserie profonde et irréelle, dans cette savante cataracte de rires, de titillations, de splendeur et de joliesse?
C’est une débauche d’harmonie, de rythmes, de fantaisie, de réalisme ironique et lyrique. Et une mise en scène musicale et parfaite groupe, derrière un rideau délicieux et pensant de Lucien Jusseaume, des ensembles en nuances de merveilles, des groupes en voiles, des nudités vaporeuses dans la vapeur du soir idéal de la cité de Platon: il y a une danseuse asiate, Mlle Napierkowska, qui incarne le délire, l’impossible, le martyre et la volupté; il y a Mlle Calvill qui déclame et chante les vers les plus troublants; il y a une musique constante et archaïque de M. Dutacq.