Dieudonné est un vieux cabot un peu chargé mais qu’il rend vénérable et farce à la fois par son autorité bonhomme; Tervil est un garçon de bureau inénarrable et montre une fois de plus sa vis comica trop peu employée; Jean Laurent est parfait de tenue dans son personnage d’amoureux transi; Arvel est trop criant de ressemblance mais parfait dans la caricature de l’impresario; Bouchez est très comique; Deschamps aussi, et Garat a un gâtisme fort seigneurial. Quant à Calmettes et à Dumény, ils sont dignes de tout éloge. Calmettes, qui faisait l’auteur Pradel, a su donner sa dignité, sa force, son tact et son charme comme antidote à la goujaterie de son rôle, et Dumény, par sa tenue, sa sincérité dans la tristesse et jusque dans le mensonge, son cabotinisme géant, a prêté des lettres de noblesse à la muflerie meurtrière.
Monsieur le baron est servi!—et comment!
THÉATRE DES VARIÉTÉS.—Le Circuit, pièce en trois actes, de MM. Georges Feydeau et Francis de Croisset.
M. Francis de Croisset a un génie zinzolin, musqué, archaïque, voluptueux et pervers qui raffine sur tout—quand il raffine; M. Georges Feydeau est le jeune vétéran de la joie-née, de la farce triomphale, de l’invention comique: à deux, c’est le plus joli, le plus parfait attelage, grâces et ris, poudre et salpêtre, mouches et chatouilles. Mais, comme dirait M. de La Palisse, l’automobile souffre-t-elle un attelage?
Car il s’agit d’auto—et le titre le prouve. Titre un peu lointain déjà: les circuits ont vécu—ou presque. Souhaitons une survie à la pièce des Variétés.
Elle commence comme la Veine, d’Alfred Capus. Dans un garage peu achalandé et tenu par une beauté sur le retour, Mme Grosbois (ex-Irène), la nièce de la patronne, la jeune Gabrielle et le chauffeur Étienne Chapelain s’aiment d’amour si tendre qu’ils se sont mariés secrètement. Le jeune et gros fabricant Geoffroy Rudebeuf (de la marque Rudebeuf) s’est épris de Gabrielle et entasse pannes sur pannes, commandes sur commandes pour la voir et se déclarer. Ça va aller tout seul: Mme Grosbois traite l’affaire: cinq cents louis à sa nièce, une belle voiture pour Étienne qui est ambitieux et veut courir dans le circuit de Bretagne—et voilà! Mais Chapelain ne mange pas de ce pain-là—ah! mais non! Et comme un ami et concurrent de Geoffroy, M. Le Brison (de la marque Le Brison), est là, il est si ravi de la maestria avec laquelle le citoyen Étienne a cueilli, arrangé et saqué le hideux rival Rudebeuf, qu’il l’engage immédiatement: c’est lui qui mènera à la victoire la marque Le Brison: c’est la joie, la gloire, la fortune. Hourrah!
Nous voici en Bretagne, dans le château du comte Amaury de Châtel-Tarran, fantoche antédiluvien—il date du second Empire—ex-brillant capitaine de concours hippique, ci-devant amant de la belle Irène. Il hospitalise Le Brison et son ensorcelante et fantasque maîtresse Phèdre, le ménage Chapelain et la matrone Grosbois. Phèdre a des curiosités à l’endroit du vainqueur de demain, du héros en cotte bleue, du coureur Étienne, qui est «beau môme». Elle oublie sa dignité à ses pieds, sa face contre sa face et jusqu’à sa main dans son dos. Le malheur veut que le monde revienne d’une tragi-comique excursion en auto, et, dans sa hâte à retirer sa main, Phèdre laisse un souvenir piquant dans l’épine dorsale de Chapelain, une bague endiamantée. Vous voyez la suite: la jalouse Gabrielle trouve la fâcheuse bague, l’accepte de son mari, bonasse et honteux, mais il s’agit pour lui, après, de la gagner: elle vaut douze mille francs et il ne les a pas sur lui. La satanique et friande Phèdre l’entraîne dans un réduit galant, tout à fait ignoré, qu’elle a découvert; un autre secret permettra à tout le monde d’assister, à travers une glace, à leurs ébats passionnés, mouvementés, répétés, à des effets de draps, de chemises de nuit, de baisers et de lassitudes qui se reprennent—et c’est le drame. Il ne s’agit que de divorces, de revanches, de vengeances, d’assassinats!
Hélas! voici le circuit: il faut vaincre ou mourir—avant de tuer! La gloire et l’intérêt passent avant l’honneur des familles! Et c’est tout le tumulte, l’angoisse, la confusion, le tohu-bohu des grandes épreuves: coups de sifflet, coups de trompe, fumée, passage foudroyant des voitures à travers des kilomètres ondoyants, des routes en lacs, entrelacs, zigzags, virages traîtres et angles obtus; à peine si nous avons le temps de voir échapper Gabrielle en chemise aux baisers trop vengeurs de Rudebeuf, d’entendre la querelle homérique de ladite Gabrielle et de Phèdre se disputant leur homme et se voulant crêper le chignon. L’émotion du danger, l’émotion de la victoire—car Étienne gagne, n’est-ce pas?—réunit tout le monde en un embrassement—et c’est la gloire et la fortune—en famille.
Espérons que ce sera le succès pour la pièce. Un peu de tassement et de clarté, un peu plus d’air au dernier acte, des effets moins gros à la fin du deux, des entr’actes moins longs et portant moins à l’impatience et au désespoir, un je ne sais quoi de plus léger et de plus parisien—ce n’est rien pour les deux sympathiques auteurs—et ce serait, ce sera une jolie carrière. Il y a tant de mots de situation, de gaieté et de jeunesse!