«La rampe éblouit et aveugle.» Ajoutons qu’elle brûle. Voilà la formule et la moralité de la nouvelle pièce du Théâtre de Madame. Jeunes filles qui rêvez de triomphes éclatants et purs, pailletés d’or vierge, empennés de plumes d’ailes d’ange, jeunes femmes qui voyez flamber votre idéal dans les yeux d’un acteur-surhomme qui, d’une voix profonde et caressante, exprime votre lassitude et votre désir, vous toutes qui vous sentez revivre et naître à l’écho d’une phrase lyrique et désabusée, et qui vous dites, pour vous-mêmes: «Moi aussi, j’ai quelque chose là! J’ai du génie! J’aurai ma part d’applaudissements—et quelle part!» écoutez, femmes et filles du monde, le rude conseil, le conseil-exemple, le conseil-remède du bon docteur Henri de Rothschild qui vous ramène sur terre—et plus vite que ça!—par le plus long,—quitte à vous mettre dessous!
C’est mieux qu’une leçon: c’est une pièce, une vraie pièce, fort amusante, bien plus dramatique—et qui a réussi.
Il manque un acte,—le premier. Comment et pourquoi Madeleine Grandier, mondaine riche, choyée et titrée, a-t-elle abandonné son mari, son foyer, son honneur et son luxe pour courir le cachet, en tournée avec le fameux comédien Claude Bourgueil? Voilà ce qui aurait été émouvant et délicieux, la scène d’abandon et de don où Madeleine se serait révélée à elle-même, dans un enthousiasme artiste et charnel, où elle aurait découvert, comme malgré elle, par admiration, la grande actrice, l’amoureuse éloquente sous la mondaine, le geste de simplicité et de vie sous l’éventail, où la vocation et la passion unies lui auraient dicté un nouveau destin!
Et comme cela aurait mieux valu que cet acte pâle d’un caravansérail de Constantinople où, parmi des papotages de revue, Madeleine Grandier retrouve des amies d’abord gelées, puis domptées, un amoureux transi et fidèle, un impresario obséquieux et comique—ne faites pas attention aux adjectifs, M. Henri de Rothschild ne les aime pas—pour finir par la grande scène au clair de lune, dans la lumière bleue que vous connaissez depuis Amants, par offrir une fois de plus ses lèvres et son âme à l’irrésistible Claude, en ne regrettant rien, rien, et en mettant dans leur jeu l’éternité, sans plus.
Mais le malheur veille. Le malheur, c’est que Madeleine a du talent, le plus rare, le plus soudain, le plus grand talent. Tant qu’il ne s’est agi que des lauriers turcs, roumains et égyptiens, et des quatorze rappels serbes chers à Coquelin cadet, ça n’a pas troublé Bourgueil. Mais le voici à Paris, dans son cabinet directorial, car il est acteur-directeur, comme tout le monde. Le Théâtre Bourgueil va donner le lendemain la répétition générale d’une pièce nouvelle du célèbre auteur Pradel. Et Claude voudrait que ledit Pradel changeât le dernier acte: il n’y en a que pour Madeleine, rien pour lui: il est mort depuis quelques scènes. L’amant ne pèse plus une once en face du cabot: la vanité souffle sur la passion. Et qu’est-ce lorsque l’impresario Schattmann offre à Madeleine un plus fort cachet qu’à Claude? C’est en vain que la femme refuse, veut s’effacer, se faire petite, rappelle qu’elle a puisé dans les yeux, dans le cœur de son amant, de son maître, sa flamme et son génie: il n’est question que de résultats, de succès bruyants et monnayés, de gloire brutale: le patron ne peut pardonner à l’étoile, le cœur—s’il y a eu cœur—est broyé sous le fard.
C’est encore plus atroce à la répétition générale. Il y a duel—et duel inégal. La sensibilité, l’émotion, le désespoir, la beauté et la bonté de Madeleine font balle et boulet contre elle avec les hommages, les applaudissements, les acclamations, l’emballement de toute la salle en délire: Claude est trahi et n’existe plus: il devient le plus sale cabot, le pire des mufles. Il est heureux de trouver sous la main une petite grue de tout repos, la môme Chouquette.
Et lorsque, plus éprise que jamais, Madeleine ne rêve qu’à son amant, lorsqu’elle l’appelle à son secours quand, dans la griserie et la communion du triomphe, l’auteur Pradel la serre de près et veut l’étreindre, c’est le directeur Bourgueil qui vient, très désintéressé et très froid: cette accolade d’auteur à interprète lui semble fort naturelle. Grands dieux! s’il lui fallait veiller sur les mœurs de ses pensionnaires—car Grandier n’est qu’une de ses pensionnaires! Leur passion? une passade! Madeleine peut supplier, s’offrir, râler: adieu! adieu! il va souper avec Chouquette!
Dès lors, n’est-ce pas? c’est la catastrophe. Cette admirable Madeleine, qui est un cœur et une âme sans plus, ne se peut résoudre à une gloire solitaire, à des apothéoses où le baiser final ne sera pas celui de Claude. Elle a repoussé Pradel, elle a repoussé l’obstiné Saint-Clair et, si elle accepte d’aller faire une tournée en Amérique avec Schattmann, c’est qu’elle médite un plus long voyage. Mais voici Bourgueil, voici la suprême entrevue, le dernier effort. Hélas! le comédien est plus maître de soi que jamais: c’est loin, les giries! Il ne s’agit que de répéter la scène finale de la pièce de Pradel qui n’est pas au point. Alors, comme par miracle, c’est un empoisonnement—ça tombe bien!—la triste héroïne, à la fois géniale et sincère, torturée et pathétique, se suicide sans en trop faire semblant, écoute, en vacillant, les froids compliments de son partenaire et s’abat, roide et désespérée, foudroyée par l’aconitine, tuée par le théâtre, l’illusion, le dégoût!...
Cette fin est émouvante, physiquement et même moralement. Elle termine brutalement—mais l’auteur n’est-il pas président du Club du chien de police?—une aventure colorée, brillante, habillée et vivante, une pièce un peu disparate qui a des longueurs, trop de mots, des personnages et des utilités inutiles, mais qui vit, rit et vibre, souffre et fait souffrir, qui présente des milieux curieux, des personnages connus et a une intensité croissante, dans un papillonnement et des développements attendus. Il y a une thèse, une ou plusieurs clefs—de si beaux décors et de si somptueuses robes!
Il est inutile, je crois, de dire combien Marthe Brandès a été admirable dans le personnage de Madeleine qui était fait pour elle. Elle y a des abandons, des déchirements, une tendresse souriante et charmante, une foi et une horreur qui espère encore, une harmonie secrète dans la joie et le sacrifice qui dépassent l’art et la vie même: c’est à crier. A ses côtés, Mme Frévalles est la plus sympathique des duchesses, et Mlle Pacitti une Chouquette mal embouchée, juvénilement sûre de soi, d’une fantaisie délicieuse.