On est dans une minuscule villa normande de Suzy. L’heure du couvre-feu sonne: le maître de céans, Paul Normand, petit employé au ministère de la Mutualité, va se coucher tout seul en faisant des rêves exquis: il attend sa fiancée et son futur beau-père, son propre chef de bureau. Son hôte, le bohème méridional Félicien Bédarride, n’attend rien du tout: riche de son bagout, de sa bonne humeur, de son rire sonore, de son inépuisable esprit d’invention, il dormira avec sa jeune amie Rosette, simplement. Mais un bruit affreux, dans la nuit. C’est un pneu qui vient d’éclater, un chauffeur qui s’amène, une chauffeuse qui survient, Benjamine Lapistolle, fille du grand chocolatier multimillionnaire. Elle est reçue par Paul comme une chienne dans un jeu de boules. Timide et quelconque, le jeune rond-de-cuir devient un mouton enragé lorsque la petite chocolatière déploie ses grâces et autres séductions: élevée à l’américaine et même à l’apache, enfant terrible à qui on passe tout, Benjamine s’installe comme chez elle, en dépit de toutes les protestations et de toutes les rebuffades. Elle couchera là, puisque le pneu de rechange a éclaté aussi, et M. Normand n’aura qu’une couverture et une chaise, sans secours aucun: le chauffeur a emmené la bonne en tandem.
Vous voyez le second acte: l’exaspération de l’employé qui ne fait que grandir, la surprise, l’émoi, la stupeur de Benjamine en face d’un homme qui lui tient tête, ne fait pas ses quatre volontés et va jusqu’à l’agonir d’injures: c’est nouveau pour une enfant délicieusement mal élevée qui n’a jamais eu que des adulateurs. Elle se pique et s’éprend de ce porc-épic, encouragée par la verve truculente du Toulousain Bédarride qui flaire une bonne affaire pour son ami,—et pour lui. Elle rembarre—et comment!—le futur beau-père et chef de bureau Mingasson, prudhommesque et prude qui vient avec sa demoiselle, gâte les affaires de son hôte et déclare à son papa Lapistolle, qui arrive enfin avec son fiancé Hector de Pavesac, que le citoyen Paul Normand n’est pas comme tout le monde et qu’elle n’épousera que lui. Le grand chocolatier, Parisien XXIe siècle, trouve cela très bien: nous sommes dans le bleu, je vous l’ai dit, dans le bleu le plus bleu!
Mais place au noir! C’est le bureau de l’employé Normand, qui est de garde. Mélancolique, repoussé par son chef Mingasson, sans espoir de bonheur et d’avancement, il se voit envahir par le truculent Félicien et par l’inévitable Benjamine qui lui fait des excuses, lui révèle qu’il est autoritaire et qu’elle est toute soumise, partage son navarin aux pommes, injurie le ministre par téléphone, porte le pire désarroi dans un ministère tranquille. Rejeté définitivement par son beau-père, révoqué, provoqué par le fiancé Pavesac, Paul nage dans le malheur. Qu’est-ce qui peut encore lui tomber sur le coin de la tête? Voici: M. Lapistolle met ses gants et lui demande sa main pour sa fille. Ça non! Non! Non! Ça passe les bornes! Il n’y a plus qu’à se noyer! En route pour la rivière de Seine!
Vous savez qu’il ne se noiera pas et qu’il épousera cette brave petite peste de Benjamine. Mais cela se fait très joliment, dans de la fantaisie pouffante qui a un grain de mélancolie au milieu de l’atelier de Bédarride. La petite chocolatière va entrer en religion et le triste Paul, qui n’a point osé prendre l’eau, va, lui aussi, prendre le voile, si j’ose dire, mais très loin, très loin de son amoureuse obstinée. Alors, tout doucement, en se faisant les adieux d’un Titus d’administration à une Bérénice du haut commerce, en s’appelant «mon frère» et «ma sœur», ils glissent au plus contagieux attendrissement et finissent par communier en un baiser qui n’a rien de céleste. Paul consent à avoir une femme exquise et une immense fortune, Bédarride épousera Rosette et lâchera ses pinceaux pour le chocolat—et tout le monde sera heureux. C’est charmant.
Je n’ai pu, je le crains bien, rendre le fondu, la cordialité, la facilité de cette comédie toute en mots, en sautes, en gaieté, sans effort. M. Paul Gavault n’a jamais été plus heureux: on ne prend pas garde aux longueurs de ces quatre actes qui auraient pu n’en être que deux, il y a des coins de sensibilité qui se perdent dans le comique et le mouvement.
Gaston Dubosc a composé magistralement le personnage du meneur du jeu, de ce rapin méridional et picaresque de Félicien; son frère, André Dubosc, est un délicieux Lapistolle, bonhomme à la fois fantoche et génial, se fichant de tout, du haut de ses millions, et gentil et fin à croquer; Bullier est un Mingasson caricatural et hilare; Berthier fait un vieil employé très farce, très vrai, à peine chargé; Aussand est un chauffeur à bonnes fortunes d’une lourdeur sympathique, et Pierre Juvenet, dans le rôle sacrifié du fiancé Pavesac, sait ajouter à son élégance un humour très distingué et très réjouissant. Mais M. Victor Boucher s’est révélé grand comédien dans la figure de Paul Normand. Il joue nature—ou plutôt, ne joue pas: c’est la vie même. Il n’a même pas de fantaisie et n’en a pas besoin; il est là à s’ennuyer, à se chercher, à se trouver. Il a été fort applaudi.
Mme Catherine Fonteney a, elle aussi, été une révélation. D’un personnage de servante rustaude et romanesque, grotesque et pitoyable, elle a fait de la vie et de la vérité; ce serait un portrait cruel si le mouvement n’emportait pas tout; c’est parfait de tact dans la joie. Jane Sabrier a été le modèle gentil et bébête, charmant et aimant, qui lui convenait; Mlle Dorchèse a à peine paru—et c’est dommage—et Marthe Régnier—Benjamine—a eu son charme de toujours, son autorité turbulente et mutine, sa pétulance, sa pudeur sournoise, sa sentimentalité amusée, sa menue férocité, ses yeux clairs, sa bouche gourmande, sa petite moue qui commande et demande, sa grâce qui bouillonne, crépite et mousse.
Et les décors de Lucien Jusseaume sont, comme le texte, jolis, simples, chatoyants et spirituels.