Je n’ai pas à revenir sur l’enthousiasme que, voici quelques années—c’était hier—Catulle Mendès témoignait pour la trouvaille constante et amère, la force affreuse et sûre, la cruauté fatale du jeune dramaturge, sur ce sujet éternel, rénové et aggravé en noir: A combien l’amour revient aux vieillards? sur cette eau-forte humaine et démoniaque, rehaussée de sanie et de honte, souriante, grimaçante, hagarde.

Le martyre d’Achille Cortelon, naïf directeur de journal, aveugle leader socialiste tombé dans un guêpier de coquins, épousant une ingénue rouée, mené par elle aux trahisons, trahison envers sa fille, trahison envers son passé, trahison envers son parti; précipité par elle aux grandeurs bourgeoises et aux abîmes, dégradé de ses espoirs sociaux, de sa pureté, de sa dignité d’homme, de tous ses orgueils; ravalé au rôle de la bête, au pauvre rut sans jalousie et coulant, croulant aux compromissions, aux pires bassesses, au seul besoin; la fuite, grâce aux sens, de l’idéal vers l’ambition, de la pensée vers l’action, de la générosité dans l’intérêt, de la fierté dans la vanité, de l’amour dans la bestialité; l’absorption, si j’ose dire, du génie et de l’éloquence, de l’honneur et de l’honnêteté, du sens moral et du sens pratique par la plus abjecte sensualité; le renoncement excité, l’abdication hystérique, la sénilité exigeante, suppliante, qui glousse et bave dans son désir; la ruine géante et furieuse, voilà ce qu’a incarné Lucien Guitry, sans effort apparent, naturellement, presque à son aise; voilà avec quoi il a tenu la plus difficile des salles, sous un frisson qui n’était pas sans larmes; voilà la crise infinie, la déchéance croissante, crissante, honteuse, lamentable, formidable, dont il a secoué toute la sensibilité d’un public ancien et nouveau.

Il a fait peur. Il nous touche dans notre plus trouble moral et dans notre pire physique. D’instant en instant, malgré des révoltes, il se ravale, fripe sa bouche, tremble, balbutie, s’écroule: c’est effroyable, c’est puissant comme un émiettement de foudre, c’est admirable.

Autour de Guitry, Jean Coquelin fait un Doulers crapuleux et serein, beau-père affreux et père complice, une figure de crime et de bonhomie très haute, très fine, très ronde; Pierre Magnier a les accents de probité les plus sonores; Mosnier et Saint-Bonnet sont excellents; Henry Lamothe est un jeune godelureau fort gentiment enamouré, et M. Arthus a un monocle qui n’est pas toléré à l’Ecole polytechnique.

C’est Mlle Gabrielle Dorziat qui est l’ensorceleuse, la jolie bête à griffe, la videuse: elle est terrible de séduction, d’hypocrisie, de tyrannie, à la fois câline et avide, hyène et serpent. Mlle Léonie Yahne est aussi rêche, indépendante, émancipée, bizarre et touchante qu’il convient, et Mme Delys est fort plaisante en souillon familier. Voilà une soirée triomphale qui vous prend à la gorge et vous garde.

Après des œuvres plus difficiles d’accès et de succès moins incontestés, Henry Bernstein fait, de haute lutte, un nouveau bail avec la gloire la plus humaine et la plus rare. Et Lucien Guitry met sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin sa griffe bienfaisante et tutélaire, sa griffe d’ange, d’homme et de lion.

THÉATRE DE LA RENAISSANCE.—La Petite Chocolatière, comédie en quatre actes, de M. Paul Gavault.

C’est une jolie et claire soirée, un conte bleu et rose, facile et gai, une comédie fantaisiste, à la fois endiablée et retenue, un vaudeville sans grossièreté et d’un multiple et constant agrément.

En descendant d’un ou plusieurs crans dans l’étiage des genres, en renonçant peu ou prou aux grandes journées, aux journées historiques de France, Lemaître, Donnay, Capus et Bernstein, la Renaissance nous offre un succès sûr et sain, de tout repos, sans prétention et non sans élégance, voire non sans philosophie.