M. Lepic revient cependant, accepte maussadement le compliment pour sa fête, s’aperçoit qu’on lui a donné en cadeau une Vierge au lieu de la République annoncée: le drame commence. Il éclate. C’est une conversation, une simple conversation entre M. Lepic et Paul Roland. M. Roland, directeur d’école primaire supérieure, demande la main de Mlle Lepic. Elle lui est accordée. Mais... il y a un mais... La jeune fille l’aime-t-elle? Oui... oui... c’est entendu... Très honnête... si pure!... Exquise! Mais Mme Lepic aussi était exquise, toute blonde, toute blanche. Trop. Elle n’a jamais trompé M. Lepic. Non! Mais le curé! Ah! le curé! Et n’importe quel curé! La foi! la figure du curé dans tous les actes du ménage! dans l’acte même! Obsession, empoisonnement!... Le jeune Roland ne s’enfuit pas, comme un prétendant précédent, les accordailles se font—et le curé apporte son onction et son emprise.
Je ne saurais rendre par ce résumé la force amère, la bonhomie pointue, la vérité souffrante et méchante du dialogue: ce sont des mots tout simples, tout éloquents, qui sortent avec de la fumée de pipe et qui sont de l’atmosphère comme les vieilles assiettes du mur; c’est de la vie grise et noire qui sort en poussière des housses de meubles, c’est de la poudre de chasse. Car le poète en prose des Bucoliques et de Ragote est un convaincu et un lutteur: il a été héroïque, il reste sur la brèche.
Sa pièce est une pièce de combat—et je le regrette. L’observation, la malice mélancolique, la rancune même pointue et large de Jules Renard sont au-dessus des questions du jour, même éternelles.
Je n’aime pas l’anticléricalisme: je sais bien, Jules Renard, que vous ne visez que l’influence de clocher, mais que voulez-vous?
C’est merveilleusement joué. Marthe Mellot est une Henriette Lepic avide de se marier, ardente dans son gnangnantisme, menteuse sans le vouloir, trouble de toute sa jeunesse rentrée, admirable; Mme Kerwich, blonde comme une Madeleine, est une bigote fort savoureuse et toute confite; Marley est une fort plaisante caricature; Barbieri, une paysanne noire taillée à coups de serpe, très en relief, et Mlles Barsange et du Eyner sont charmantes.
M. Desfontaines est parfait de tenue dans le personnage de Paul Roland; M. Denis d’Inès est malicieux et juvénile sous l’uniforme du collégien Félix; M. Bacqué est un curé classique, et M. Stéphen, dans un rôle trop court, ouvre la bouche le plus joliment du monde, patoise à merveille et porte le pic avec la plus savante gaucherie. Quant à Bernard, qui joue M. Lepic, il est au-dessus de tout éloge: le patron a passé par là. De fait, Bernard fait tout ce qu’eût fait Antoine, avec des moyens en plus. C’est du plus grand art—et du plus simple.
Tout de même, Jules Renard, élevez-vous, comme de coutume, au-dessus de la politique et de la polémique: faites de l’humanité à fleur de cerveau, à fleur de peau, à fleur de cœur, à fleur de pleurs. Rendez-nous Poil-de-Carotte, même en culottes longues, en écharpe, en poils gris...
PORTE-SAINT-MARTIN.—La Griffe, pièce en quatre actes, de M. Henry Bernstein. (Première représentation à ce théâtre.)
En attendant le triomphal et messianique Chantecler, Lucien Guitry fait au public de la Porte-Saint-Martin le don traditionnel de joyeux avènement: il se produit, s’offre tout entier et se surpasse dans ce drame plein, simple, sincère et terrible de M. Bernstein, dans cette Griffe que personne n’a oubliée et que tout le monde ira revoir.