De la pitié, de l’émotion, de la curiosité et de l’habileté de M. Charles-Henry Hirsch et d’André Antoine sont nées des images inoubliables et criantes.

C’est un cabaret de Venise, misérable et bariolé, avec ses ivrognes et ses amoureux, ses filles, ses ruffians et les snobs inutiles qui cherchent indiscrètement une couleur locale qui n’existe pas.

C’est, surtout, un lamentable et grouillant entrepont de paquebot d’émigrants, tout chargé de détresse, de faiblesse et de fièvre, de crainte et d’espoirs falots, où des familles entières, des enfants vagissants, des vieillards ballottés d’un continent à l’autre dans une morne attente, des folles hantées du souvenir des tremblements de terre, des amants traqués et toute une houle de pauvres tâchent à se caser et à dormir, dans un bercement de douleur, des grincements d’accordéon, des sifflets de bord, des bruits de manœuvre, des mouvements d’eau et de ciel dans les hublots.

C’est—magie de l’horreur—la chambre de chauffe du bateau, toute rouge et toute noire avec son charbon, sa tuyauterie géante, ses soutes, ses échelles, ses démons humains plus qu’à demi nus colorés par la flamme et la suie, dans des larmes du rut, de la colère et du sang. Cela est prodigieux de vérité et de puissance: M. André Antoine, une fois de plus, a été justement acclamé pour son effort et son résultat.

On a applaudi l’idylle violente de M. Charles-Henry Hirsch. Elle a une belle simplicité antique: Antonio, un bellâtre vénitien, enivre Tullio pour lui enlever sa femme Bianca. Quand Tullio est dégrisé, les deux tourtereaux se sont envolés et vont cacher leurs caresses dans les Amériques. Mais une chanson, une voix qu’ils reconnaissent et qui sortent des entrailles du navire les glacent soudainement: c’est Tullio qui est dans la chaufferie, Tullio qui apporte sa haine et sa vengeance, Tullio plus épris et plus formidable que jamais: il ne boit plus. Alors Bianca, qui vient le retrouver dans son trou, l’étreint, l’enjôle et le paralyse cependant qu’Antonio descend par une corde, poignarde dans le dos l’infortuné mari, le traîne, le jette dans le brasier. Et les amants se tordent de frayeur, les officiers s’affolent, accusent un chauffeur saoul, hilare et gesticulant, et tout s’achève—sans finir—dans un chaos d’épouvantement pourpre et fumeux.

Ce n’est pas à nos lecteurs qu’il faut vanter les mérites de Charles-Henry Hirsch: ils connaissent la verve, le relief, la fantaisie réaliste et nuancée de l’auteur du Tigre et Coquelicot et d’Eva Tumarche. Sa pièce brève, âpre, d’un lyrisme désespéré et court, à la fois très russe et très italienne, est un peu écrasée par ses masses accessoires, par le décor, par l’immensité de misère qu’elle remue: c’est très poignant.

Il faut louer Desjardins, toujours admirable, aussi à l’aise sous la cotte de Tullio, et avec ses bras nus et noirs, que sous la perruque de Beethoven, pâteux et net, ardent, pathétique et sobre; Bernard, géante et fantasque armature de chauffeur ivrogne, philosophe, falot et bon; Grétillat, amoureux fatal, etc., etc.: ils sont mille. Mme Ventura est une Bianca à la fois ardente, dolente et traîtresse; Mme Barjac et Mlle Véniat, pitoyables et charmantes; Mme Barbieri est éloquente et touchante en vieille émigrante, et Mlle Céliat, qui n’a qu’un cri à pousser, est déchirante. Il ne faut pas oublier M. Bacqué, juif errant d’entrepont qui porte en lui toute la douleur des deux mondes.

La Bigote, la comédie de M. Jules Renard, nous ramène nos vieux amis, M. Lepic, Mme Lepic et grand frère Félix. Mais ce ne sont pas les mêmes. Pourquoi nous tromper, Jules Renard? Déjà, vous subtilisez à la muette votre éternel Poil-de-Carotte. Vous ajoutez, en douce, une fille à la famille Lepic, une fille dont nous n’avions jamais entendu parler! Dans une famille nationale! En outre, Mme Lepic a été jolie et désirable. Quelle nouvelle! Nous n’en savions rien! Ah! les cheveux blonds, mousseux et ondulés de Mme Lepic à dix-huit ans ont été pour nous une bien cruelle révélation! Allons! Avouez que vous avez donné des noms historiques à des nouveaux venus, à des aventuriers! Ceci posé, contons.

Gros propriétaire et maire de son village—c’est effrayant comme nous voyons des maires au théâtre—M. Lepic est époux et père plutôt taciturne: il ne parle ni à sa femme ni à sa fille, se laisse arracher de judicieux et amicaux monosyllabes par son seul fils Félix et, sur le moment d’une demande en mariage, se guêtre et file à la chasse, parce que Mme Lepic va à vêpres. Chacun ses dieux!

Et lorsque Mme Bache vient avec son neveu, Paul Roland, le futur présumé, elle en est pour ses frais et pour sa peur.