Les Vérillac sont installés dans un domaine royal dont ils sont maîtres et souverains: le père, président de tribunal, tranche du grand seigneur; sa fille va épouser le jeune marquis de Sandray—et la mère Vérillac mène la barque. Au moment où l’on s’y attend le moins, une canaille de notaire amène par la main l’héritier naturel du légitime propriétaire du domaine et de la fortune, un bâtard ignoré que son père s’est avisé de rencontrer, de reconnaître légalement et de nantir tout ensemble, trois jours avant d’être victime, comme tout le monde, d’un accident d’automobile, car, vous le savez, une bonne action porte en soi sa récompense. Tandis que les siens jurent et se lamentent, l’avisée Mme Vérillac fait bonne mine au gauche intrus, un tailleur de pierre rustre et timide, et mijote d’arranger les choses en lui faisant épouser sa fille: rien ne sortira de la famille.

Et c’est l’Ouvrier gentilhomme! Le compagnon Papillon, dit Lyonnais-le-Juste, revêtira le smoking, chassera à courre (il tue le cerf à plomb—un fusil dans une chasse à courre, où le trouvera-t-on?) entassera gaffes sur boulettes et sera outrageusement choyé et adulé, rapport à son argent: il forcera le président à fumer sa pipe, forcera, sans plus, la sœur du marquis qui lui fait la cour et apprend, pour le conquérir, des pages entières du manuel Roret, embrassera la fille des Vérillac et semblera être engagé à elle quand un tardif éclair de raison et de cœur rappelle à Papillon sa maîtresse, la repasseuse Balbine, et leur fils Riri, les lui fait rappeler et, dès lors, n’est-ce pas? les manigances du notaire, les violences de la Vérillac ne pourront pas séparer ces trois êtres unis par la faim, par l’abnégation et par l’amour! On donnera un os doré aux chiens, Vérillac, marquis, marquise et notaire, on s’épousera et à Dieu vat! Voilà.

On a beaucoup ri au deuxième acte, et on a applaudi. C’est de la brave ouvrage, avec un style adéquat. Papillon n’est pas syndicaliste, oh! non! n’enverra pas un pélot à la C. G. T. et habille son gosse en troupier. Alors! C’est sans assise et sans portée: donc ça porte. Et c’est admirablement joué. Sans étude, d’instinct. Mlle Suzanne Munte a campé, en un jour, une Balbine Birette avenante, émue, brave et délicieuse; Rafaële Osborne est une très grande dame excitante et excitée; Germaine Lécuyer est une petite jeune fille énamourée et charmante, et la petite Fromet, un petit Riri, bâtard en képi qui fait l’exercice comme père et mère. M. Clasis est un magistrat fangeux à souhait, trouble, rageur, à tout faire; M. Lluis, un notaire effroyable, caressant, avide, admirable; M. Marchal, un braconnier mieux qu’honorable; M. Pierre Laurent, un valet dont la culotte framboise est digne de l’Elysée; M. Georges Flateau, un marquis nouveau jeu et fort sympathique.

M. Gémier aime d’amour son rôle de Papillon: il y est merveilleux. Ses qualités d’inélégance et de lourde maîtrise y brillent d’un feu sourd et continu: il patoise, il digère, il se méfie, il se brûle, se reprend, lance le couplet et bégaie en grand artiste.

Quant à l’admirable nature qu’est Jeanne Cheirel, elle se donne toute dans Mme Vérillac: son âme et son comique, son intelligence et son autorité prennent le spectateur: c’est de la vie, c’est de la grâce sans le vouloir—et du génie.

Le spectacle commence par une historiette assez plaisante: un monarque, embarrassé de son incognito et de son accent, de ses balourdises et de la froideur d’une petite femme froissée, la fait marcher sous peine de mort, grâce à la bombe d’un anarchiste. C’est gentiment joué par M. Henry Houry et Mlle Lambell. Ça s’appelle le Roi s’ennuie. Moi, je ne suis pas roi. Et vous?

THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.—Les Emigrants, pièce en trois actes, de M. Charles-Henry Hirsch; la Bigote, comédie en deux actes, de M. Jules Renard.

Les beaux décors!