Mais déjà Henri Chambert est touché à vif. Sa femme, dans ses articulations, ne souffle mot d’une vilaine histoire de fraudes et de faux poinçons. D’autre part, son prétendu complice est au Japon. Alors, n’est-ce pas, il suffit que Régine, pantelante, dolente, héroïque, vienne renoncer à Suzette, pour n’avoir pas à la partager, pour que son martyre prenne fin, pour que, éperdu de son sacrifice, sûr, d’ailleurs, de son innocence, le triste époux la retienne, lui tende les bras et le cœur, pour que le vieux magistrat abandonne la prévention et ses préventions, un peu honteux de la cruauté de sa femme. Ainsi est fait. C’est long, et Régine, vraiment, n’est pas fière. Mais que voulez-vous? Il y a Suzette!
Voilà la pièce. Elle a des flottements et des digressions. Il faut que M. Brieux parle. Et il parle. Il a des couplets en prose et des opinions qu’on ne lui demande pas. Mais il ne manque ni de force, ni de virtuosité. A-t-il voulu s’insurger contre le divorce? Peu importe. La croisade dure, dure... Et la question de la garde de l’enfant n’est pas résolue. Ah! que j’aime mieux la délicieuse Victime de Fernand Vandérem! Notons que les bravos ont salué en trombe la fin du deuxième acte et presque tout le trois: c’est un succès fort honorable.
Est-il besoin de faire l’éloge de l’interprétation? Lérand est parfait et sobre, à son ordinaire; Levesque, fort drôle un tout petit instant; Baron fils, Vial, Maxime Léry, Leconte et Chanot, aussi excellents qu’épisodiques. M. Georges Baud est un domestique déjà vu; M. Jean Dax (Henri Chambert) est aussi hésitant, dominé, torturé, odieux malgré lui et repentant qu’il convient. Il faut mettre hors de pair Joffre, qui interprète largement le capitaine Gadagne et qui en fait une figure presque historique.
La petite Monna Gondré (Suzette) est un prodige déjà vieux: parfaite en enfant, exquise, inquiétante de métier! Saluons! Yvonne de Bray est une délicieuse et souriante virago; Christiane Mancini plie sa voix harmonieuse et tragique à des effets comiques inattendus et qui portent; Cécile Caron est une mère dévouée jusqu’au crime, une belle-mère légendaire, une grand’mère terrible d’affection. Ellen Andrée touche au génie du grotesque; Renée Bussy a de l’humour et du cœur. Enfin, Mme Andrée Mégard a animé le personnage de Régine de tout son tempérament et de son âme: elle vibre, se rebelle, s’abandonne à souhait. Elle a suscité l’applaudissement, la clameur—et les larmes.
THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—Le Roi s’ennuie, pièce en un acte, de MM. Gaston Sorbets et Albéric Cahuet.—Papillon, dit Lyonnais-le-Juste, pièce en trois actes, de M. Louis Bénière.
Où sont les beaux temps du compagnonnage, du tour de France laborieux, musard et batailleur chanté jadis par Agricol Perdriguier, dit Avignonnais-la-Vertu? Le bon Louis Bénière nous affirme qu’on rencontre encore des fils de Soubise et des fils de Salomon, des mères des compagnons, des Langevin modèles de l’honneur et, pour faire plaisir à feu Léon Cladel, des Montauban-tu-ne-le-sauras-pas! Grâces lui soient rendues!
C’est une très agréable nouvelle pour les profanes dont nous sommes, et le patron, le camarade Bénière, doit s’y connaître, au jour, à l’heure et au point! Son esprit pointilleux, méticuleux, d’observation précise et courte, son réalisme malicieux et gris-noir des Tabliers blancs, des Experts et des Goujons, le long travail de silence et d’accumulation auquel il s’est livré avant de lâcher la truelle pour la plume, nous sont garants de sa sincérité.
Sa fantaisie est comme involontaire et d’autant plus savoureuse, sa naïveté fait balle avec ses rancunes; sa grandiloquence, de-ci de-là, sert au comique, l’inconséquence même du philanthrope qui protège et adore les domestiques femelles et qui abomine les serviteurs mâles, qui vilipende les magistrats pour couvrir les braconniers sert de piment au ragoût d’ironie et de jovialité que présentent M. Gémier et son excellente troupe.
M. Bénière a voulu faire, comme son vieux copain Sedaine, un Philosophe sans le savoir. C’est joué—et comment!—en farce: ce n’en est pas une plus mauvaise affaire.