Mme Persoons a toutes les grâces neutres de son rôle d’épouse trop dévouée.
M. Alexandre est un procureur général jupitérien et apeuré; M. Georges Le Roy un substitut ardent.
Quant à Mlle Delvair (Yanetta), elle est toute franche, toute violente, tout amour, tout désespoir. Sa vigueur tragique est admirable. Je ne me livrerai pas au jeu dangereux des comparaisons: mettons que je n’ai pas vu Réjane dans ce rôle. Mlle Delvair n’a pas ces brisements de voix, ces brisements de corps, ces agonies de bouche et d’yeux, ces mille riens de sublime sensibilité... Mais quelle puissance! quelle involontaire gradation de l’horreur, de la honte à la haine et au meurtre lorsqu’elle sacrifie le magistrat sacrilège sur les ruines de son amour à elle et de son foyer!
La Robe rouge donnera des lauriers d’or à la Comédie-Française: elle y a fait entrer déjà Huguenet et Grand, sans parler de l’habit vert—couleur complémentaire—qu’elle a donné à Eugène Brieux.
VAUDEVILLE.—Suzette, pièce en trois actes de M. Brieux.
Suzette, c’est l’enfant-roi. Adorée par son père, adulée par sa mère, elle est idolée par ses grands-parents. Le malheur, c’est que tout ce monde-là n’est pas d’accord. Et quand je dis ce monde-là, je m’abuse: ce sont des mondes.
L’ancien magistrat Chambert et sa digne et rigide épouse n’ont pu, après plus de dix ans, encaisser, si j’ose ainsi parler, leur bru, Régine Chambert. Fille d’un capitaine au long cours, élevée à la diable, coquette, étrange, artiste—horreur!—elle dérange leurs idées glaciales, leur cadre étroit et n’est pas à sa place dans leurs portraits, pardon! leurs photographies de famille. Elle doit venir dans leur mas méridional: quel ennui! Un coup de sonnette: c’est le fils avec sa chère bambine Suzette. Et Régine? Pas de Régine, Henri Chambert l’a trouvée en train d’embrasser un monsieur. Il l’a rossée: elle a crié et proclamé qu’elle avait un amant. Joie! Le divorce est là pour un coup! Et les vieux auront leur Suzette à bouche que veux-tu! Aussi, lorsque la mère éplorée et repentante vient demander sa fille, lorsque l’épouse veut s’expliquer avec son mari, je vous laisse à penser de quelle façon elle est éconduite, expédiée, expulsée par son magistrat de beau-père: la guillotine sèche, sans plus.
Le second acte nous fait gravir les hauteurs de Montmartre. Le capitaine au long cours est en train de donner les plus pernicieuses intonations tragiques à sa fille Myriam, auditrice au Conservatoire, en train de reconduire poliment un pignouf qui s’est fourvoyé dans les jupes de sa fille Solange, élève sage-femme et vierge forte au verbe pittoresque et à la vertu virile, lorsque son autre fille, l’aînée,—celle qui a mal tourné, car elle est mariée!—Régine, enfin, vient avec l’éternelle Suzette qu’elle a subrepticement enlevée à la pension. Elle divorce! Tant mieux! Son paltoquet de mari, peuh! Mais voici le paltoquet. Les deux époux échangent leurs torts à bout portant: ça va s’arranger quand les parents Chambert font irruption. Gabegie sur toute la ligne: le loup de mer et le chat-fourré se mangent ou presque; les hommes de loi—le divorce est en instance—font irruption et emportent Suzette tandis que, impuissante et éplorée, Régine clame sa douleur et son désespoir.
Suzette est aux mains des Chambert. Sa grand’mère lui fait écrire à Régine les lettres les plus arides. A peine si la malheureuse enfant a un instant bien à soi pour faire savoir à sa petite maman qu’elle l’aime toujours. Et le divorce bat son plein. Avoué, avocat blaguent et triomphent d’avance.