COMÉDIE-FRANÇAISE.—La Robe rouge, pièce en quatre actes, en prose, de M. Brieux. (Première représentation à ce théâtre.)

Moins de dix ans après son apparition, la Robe rouge est presque une œuvre classique: sa fougue, sa force, son âpreté et sa précision, son amère et généreuse humanité, sa tragique équité, se sont imposées à tous et, à en croire l’auteur, jusques aux pouvoirs publics. Des réformes et des garanties sont intervenues qui semblent, selon M. Brieux, ne pas être efficaces mais dont il ne désavoue pas, si j’ose dire, la paternité sentimentale.

Quoi qu’il en soit, cette pièce de bonne volonté et d’éloquence a été acclamée au moins autant au Théâtre-Français qu’au boulevard et l’émotion dure et durera. On sait que le sujet est simple et grand, le drame un et triple, et qu’il n’est rien de plus habile, comme à regret, et de plus pathétique: c’est trop vrai et trop criant: nous ne pouvons pas songer à l’outrance et à la charge, nous sommes emportés. Et c’est bien là la leçon de l’ouvrage: ce n’est pas une satire générale, c’est une exception, un fait divers, une terrible tragédie, humble et locale. La magistrature reste debout—et assise: nous n’avons vu que des individus très déterminés, pas des types universels—et de pauvres gens!

Je n’ai pas à rappeler le sujet: il s’agit du double martyre d’Etchepare et de sa femme Yanetta. Le mari est accusé de l’assassinat d’un vieillard de quatre-vingt-sept ans, est cuisiné, torturé, atrocement câliné, démenti, retourné par le juge Mouzon, joyeux drille et affreux drôle qui, ambitieux, vaniteux et sadique, joue de son trouble, de sa peur, de sa brutalité impuissante, avant de jouer avec sa tête, le mate et l’accule. La femme, épouse irréprochable, mère admirable, a eu, dix ans auparavant, une aventure ignorée, une condamnation injuste dont le juge la soufflette et l’étrangle, dont il ravale ses protestations, sa franchise et sa dignité; il finit par arrêter la malheureuse, d’un arbitraire insensé, lorsqu’elle se rebiffe et se relève. Qu’importe, dès lors, que, au grand jour de l’audience, le ministère public sûr du triomphe, n’ayant plus qu’à tendre sa robe pour y voir tomber deux têtes innocentes, qu’importe que le procureur ait une hésitation sublime, une rétractation divine et humaine? Le président a appris à l’accusé la faute de sa femme. Acquitté, ruiné, détruit, le paysan basque ne peut supporter une tache de boue sur une veste brune: il s’en ira avec sa vieille mère dans les Amériques, en emmenant ses enfants. Yanetta n’a plus qu’à tuer le juge infâme, l’auteur de son anéantissement de femme et de mère, ce qu’elle fait avec emportement. «Juge, qui te jugera?» dit l’Ecriture.

—Personne, répond Brieux, frappe, plaideur!

J’ai dit la fortune, le triomphe, même, de cette reprise. Le public, en sa chaleur, s’intéresse beaucoup moins à la robe rouge, au siège de conseiller, objet des désirs de tout le parquet, de tout le tribunal de Mauléon. Et les robes mêmes, noires ou rouges, les ceintures d’un bleu cru, les toques trop galonnées ne font pas d’effet.

G. Grand, buté, obtus, accablé, simple, fier, tâtonnant et esclave d’un honneur aveugle; Huguenet, avantageux, faussement subtil, ahanant, tenaillant, caressant, comme avec un fer rouge, insinuant et majestueusement crapuleux ont retrouvé, décuplé leur succès du boulevard. André Brunot est un député conventionnel, familier, astucieux et d’une philosophie intéressée qui a vieilli. Numa est un président d’assises un peu chargé, timoré et caricatural. Truffier est parfait dans un rôle facile de vieux juge sacrifié et frondeur. Lafon est excellent en témoin ahuri, Croué délicieux en greffier, et M. Garay a une invraisemblable dragonne d’officier de gendarmerie.

Mme Thérèse Kolb a la plus grande et la plus simple autorité dans le rôle de la mère d’Etchepare; Mlle Dussanne est charmante en petite fille de magistrat besogneux; Mlle Bovy, qui paraît une seconde, est mignonne en montagnarde.

M. Silvain, souffrant encore peut-être, a été un bon procureur déplacé dans un parquet de province. Suant, soufflant, criant, tragique à vide, il a haussé et dépassé son personnage, portant la robe en hiérophante et en grand-prêtre, alentissant l’action et prêtant de la majesté, du mystère et de la sonorité aux silences mêmes: ce sont les défauts de ses immenses qualités: il se mettra au point et amenuisera son génie.