Mais contons l’aventure.

Le tout petit marquis de Montvallon est très malheureux d’être poitrinaire. Fils d’un héros vendéen, neveu d’une héroïne, fils d’une mère sublime jusqu’à se donner à Fouché pour délivrer son époux, le pauvre enfant qui ne peut rien faire de ses dix doigts, de son grand cœur et de ses tristes bronches, après avoir entendu que l’infortuné Louis XVII, captif au Temple, va être empoisonné, prend la sublime résolution de le remplacer dans la réclusion et dans la mort, par respect pour la devise de sa maison: «Tout pour le Roi, notre sire!»

Et il le fait comme il le dit. Ce n’est pas aisé d’entrer dans un cachot royal et putride où le fils de Marie-Antoinette souffre mille morts, où un commissaire inhumain lui fait manger le sansonnet qui était son plus cher et plus chantant compagnon. Mais le duc de Montvallon, déguisé en blanchisseur, sait introduire son rejeton qui injurie l’enfant royal, quitte à tomber à ses genoux et dans ses bras quand il n’y a plus personne. C’est—ou ce sont—«les deux gosses». Et le Roy—pourquoi cet y archaïque?—le roi troque ses guenilles contre les loques du Montvallon, franchit les diverses lignes de sentinelles, sort de la prison, tandis que le noble phtisique laisse empoisonner ses derniers jours.

Quatorze ans ont passé. L’épopée napoléonienne bat son plein. La famille Montvallon, émigrée, vit en Autriche et Louis XVII a quelque vingt-quatre ans. Joséphine de Beauharnais lui ayant été secourable dans sa géhenne, il ne peut la chasser du trône. Mais que vient lui apprendre ce damné Fouché qui allait l’appréhender comme un simple duc d’Enghien et qui est retourné, tel un gant, en apprenant qu’il aime Marie de Montvallon, l’enfant de son crime à lui Fouché, la rançon de la liberté du duc? Devant la possibilité de devenir beau-père de la main gauche du roi sans royaume, Fouché, donc, veut lui donner le royaume et l’empire: Joséphine va être débarquée, le divorce est décidé! Louis-Charles de France ne doit plus rien à Napoléon! En vain la duchesse de Montvallon prouve à Fouché qu’il n’est pas le père de Marie: le ministre de la police générale ne peut pas trahir une fois de plus: le pistolet de Solange de Montvallon l’arrête, l’immobilise sur une chaise.

Et, quelques minutes avant Wagram, Napoléon le Grand est capturé dans l’île de Lobau par les quelques fidèles de Louis XVII. Prisonnier, impuissant! dans la ratière! à quelques pas de ses troupes et de l’ennemi! Le jeune Roy triomphe. Mais, se contenant, digne, à peine commediante et tragediante, Napoléon invoque la bataille, le génie, la grandeur de la France! Pour un peu, il dirait: «Le temps de vaincre et je reviens!» Mais il n’est pas besoin de cette gasconnade à la Régulus: Louis XVII veut décidément être sans royaume; il ne règne qu’un instant, le temps de rendre le conquérant à la gloire et à l’Histoire qui, au reste, allait le lui réclamer.

Et, dès lors, c’est la fin. En 1815, les Montvallon sont dans les environs de Paris avec leur gendre royal. Il faut fuir: après Waterloo, le gouvernement provisoire, à la tête duquel est Fouché, veut la peau de Louis XVII. Et Fouché lui-même arrive avec des policiers et des grenadiers. Si Marie qui n’est pas sa fille, ne révèle pas la retraite de Louis-Charles, on fusille son père, son vrai père, devant elle. Cris, épouvante, supplications. Et, pour échapper au peloton d’exécution, le duc de Montvallon se brûle la cervelle en lâchant son cri «Vive le Roi, notre sire!»

Louis XVII lui-même va être fusillé. Le brave commandant Hurlevent en est désespéré: c’est lui qui commande les dragons à Rambouillet! Mais, sur le chemin de l’exil, Napoléon passe par là: il sauve celui qui l’a sauvé; il sauve Louis XVII du pouvoir, de la France et même de l’Europe et lui fait engager sa parole royale de se retirer à jamais à la Martinique, dans la maison de Joséphine.

Voilà l’énigme de M. Decourcelle. Elle est claire et n’est pas historique. Alexandre Dumas a fait capturer Louis XIV par les mousquetaires; M. Decourcelle a le droit, au théâtre, de livrer Napoléon à Louis XVII: ça ne dure pas et ça n’a pas d’importance.

Telle quelle, sa pièce intéresse, touche et dure.

Elle est jouée avec chaleur et conviction. Flore Mignot et Castry sont «les deux gosses», dolents et racés, pathétiques, déjà mûris par le malheur, un dauphin très loyal, un martyr plus royal encore; Mlle Franquet est une duchesse de Montvallon qui commande le respect et qui a des indignations sublimes; Mme Bouchetal est un Jean-Bart en jupon à qui il ne manque qu’une pipe et qui est très pittoresquement héroïque. Mlle Bérangère est une jeune fille très dignement amoureuse, une jeune épouse, une fille déchirante d’émotion; M. Mosnier est un Fouché plus traître que nature—et c’est difficile—un monstre à face pis qu’humaine, parfait de cynisme et de férocité; M. Dorival est un duc de Montvallon qui a la plus belle âme, la plus belle épée, le plus mâle courage et les plus beaux bras du monde; M. Fabre est un prêtre de volonté, d’onction et de force; M. Lamothe (Louis XVII) a l’ironie, la jeune majesté, la résignation, la fierté triste, la chaleur nostalgique de son personnage; M. Gravier est un grognard cordial et désespéré. Enfin, après avoir cité MM. Gouget, Angély, Chabert, Liabel, Harmant, Adam, etc., notons sans phrase que Napoléon, c’est le seul, l’unique Napoléon de nos jours, Duquesne lui-même, Duquesne qui a été créé et mis au monde pour incarner le Petit Caporal et pour faire passer sur des salles pleines le frisson de cette grande ombre vivante.