La Révolution française! Titre immense, prestigieux, terrible, écrasant! Tant de lumière et de mystère! Tant de gloire et tant de sang! Derrière le tréteau de victoires et de supplices, derrière les plus belles paroles, les plus grandes apostrophes et les gestes les plus magnifiques, grouillent encore tant de secrets, de troubles desseins et de si insaisissables influences! Après Thomas Carlyle, Michelet, Louis Blanc, Lenôtre et Gustave Bord,—j’en passe, et combien!—que pouvaient nous vouloir le bon Henri Cain et l’excellent Arthur Bernède?
Nous étions un peu rassurés par le qualificatif de leur ouvrage; la Révolution est tout excepté une pièce: rien de moins composé, rien de plus imprévu, rien de plus mal fait, pour parler théâtre, rien de plus grand, de plus fou, de moins humain dans un désir incessant d’humanité, rien de plus sublime et de plus déconcertant. Ah! l’art des préparations n’a rien à faire avec les événements—et le métier non plus! Une force aveugle qui entraîne et qui balaie, une fatalité aux mille têtes qui tourbillonne du ciel à la fange, secouant la tragédie, l’épopée, la rafale, la farce et le lyrisme fécond du désespoir, un long instant qui n’est pas encore, qui ne sera jamais déterminé et qui ne revivra plus, ce n’est pas une pièce.
Et c’est pour cela que le spectacle de MM. Bernède et Cain est agréable et émouvant: il est sans prétention et non sans éloquence; des foules s’y meuvent avec une sorte d’émotion; on y chante, on y rit, on y meurt: il y a de l’héroïsme souriant et de l’héroïsme presque grave, de la musique, de la poudre, des tambours, le plus solide patriotisme et pas de traîtres du tout: ce n’est que braves gens et exaltés. Imagerie brillante, pathétique, de tout repos! On voit défiler M. de Robespierre et des femmes affamées; la débandade et l’effroi des gens de Versailles, de Louis XVI et de la reine, les 5 et 6 octobre 1789, à l’arrivée des dames de la Halle et de la populace réclamant «le roi, la reine et le petit mitron»; Jean-Paul Marat, dans sa cave, suant la peur, distillant la haine, imprimant l’infamie; Danton prêchant l’audace, enrôlant les braves et les tièdes; Bonaparte se cherchant; le futur Louis-Philippe servant la République et préparant la bataille de Valmy; le duc de Brunswick voulant écraser la liberté et raser Paris; la Convention nationale dévorée d’incertitude et se dévorant d’avance avant de recevoir l’annonce de la victoire et les drapeaux ennemis capturés; Marat et Robespierre extorquant laborieusement l’adhésion de Danton à la condamnation de Louis XVI; les Vendéens et les Bleus aux prises; William Pitt en action; Robespierre, un instant avant sa chute, aux prises avec le cul-de-jatte Couthon et le beau Saint-Just; enfin,—épilogue philosophique et apothéotique,—le général Bonaparte, campé dans les plaines de la Lombardie, au milieu de ses troupes ivres de gloire, dans un soleil qui est à la fois le soleil de Marengo, d’Austerlitz et du retour des cendres, tout doré et tricolore: c’est la conclusion, mesdames et messieurs, pardon! citoyennes et citoyens, de la Révolution française; minuit sonne, et vous en avez jusque-là, d’émotion, de civisme guerrier, d’épopée idyllique: ça vous a fait digérer et ne vous empêchera pas de dormir. Et l’on applaudit gentiment. L’action? Ah! oui, j’allais oublier l’action dans cette pièce à tiroirs. La chaîne qui unit quelques-uns de ces tableaux, pas tous, c’est l’histoire de la famille Laurier. Le père Laurier, encadreur, a un fils émigré: il s’engage pour le remplacer, avec son autre fils, qui devient représentant du peuple aux armées, sa fille qui se fait vivandière et son promis, Jean Michon, qui est chansonnier en civil et en tenue: l’émigré Laurier, qui a pris l’écharpe blanche par amour pour la marquise de Lusignan, redevient Français et devient républicain en voyant les prouesses de Valmy; la marquise elle-même, après avoir été sauvée de la guillotine, en Vendée, par sa quasi-belle-sœur et Michon, redevient Française en s’apercevant que Pitt et Cobourg se moquent du roi, de la royauté et ne veulent que l’abaissement de la France! Tout finit bien—ou presque.
Il y a des souvenirs de Charlotte Corday, du Lion amoureux, de Ponsard, d’Une Famille au temps de Luther, de Casimir Delavigne, de la Vivandière, d’Henri Cain (mais ça lui est permis, n’est-ce pas?), de répliques de manuels d’histoire déjà anciens, de la naïveté cordiale et généreuse—et c’est panoramique, pittoresque et meublant. Vous verrez qu’Arthur Bernède, après avoir épuisé son sincère succès avec son collaborateur, fera de la Révolution française un de ces romans plus que populaires dont il a le secret. Distribuons des fusils d’honneur à M. Charlier, un Marat sulfureux; à M. Jean Kemm, un éclatant, débordant, tonnant et sensible Danton; à M. Krauss, un Pitt perfide et majestueux; à M. Ferréal, harmonieux, chaleureux et ironique Michon; à M. Decœur, encadreur paternel et soldat modèle; à MM. Jean Worms, Duard, Chevillot, Coquelet—ils sont mille! Mlle Pascal est touchante, enjouée et héroïque; Mlle Van Doren est une héroïne élégante et forcenée; Mme Jeanne Méa une Marie-Antoinette dédaigneuse. Et elles sont cent qui, en couleur, en émoi, en nuance, font le plus joli bouquet... aux trois couleurs!
PORTE-SAINT-MARTIN.—Le Roy sans royaume, énigme historique en trois parties, cinq actes et sept tableaux, de M. Pierre Decourcelle.
Enigme historique! Depuis que M. Capo de Feuillide publia, en 1835, Sémiramis la Grande, «Journée en Dieu en cinq coupes d’amertume et en vers», nous avions pris l’habitude de voir un drame s’appeler drame, une comédie, comédie, et un mélodrame, pièce. En outre, qu’est-ce qui n’est pas énigme dans l’histoire et dans la vie?
Il est vrai que rien n’est plus énigmatique que la question de la survivance de Louis XVII; cela tient de la tragédie, de l’élégie et de la farce; ce ne sont que coups de théâtre, évasion, substitution, embûches, pièges, assassinats, prisons, ubiquité, reconnaissances et reniements. Les vrais ou faux dauphins naissent comme à plaisir de tous les coins du monde, à la fois: condamnés ici, acclamés là, ils traînent une passion qui n’est pas sans comédie. Qu’ils s’appellent Mathurin Bruneau, Hervagault ou Richemond, sabotiers ou commis, ils ont des fidèles irréductibles; je ne parle pas de Naundorff, à qui une ressemblance criarde avec Louis XVI, une obstination héroïque des dévouements aveugles et la complaisance des Etats de Hollande assurèrent le nom de Bourbon, pour les Pays-Bas et sur sa tombe.
Déjà, après les historiens Otto Friedrichs, Lenôtre, Laguerre, etc., etc., M. Alban de Polhes nous avait présenté l’Orphelin du Temple à l’Ambigu, il y a deux ou trois ans; demain, Henri Lavedan nous fera sourire à Sire, qui est des innombrables contrefaçons de Louis XVII. Le bon Coppée, le pauvre grand Verlaine, Villiers de l’Isle-Adam aussi avaient été tentés par ce sujet poignant et de droit plus que divin, par cette figure irréelle et lointaine, couronnée et auréolée, qui se prête à toute poésie et à toute fantaisie.
Pierre Decourcelle n’a pas hésité. Homme de théâtre habile et émouvant, il a voulu faire une pièce, sans plus, théorique et mouvementée: son Louis XVII n’est ni Bruneau ni Naundorff; il disparaît au moment où les faux dauphins vont pulluler: c’est donc le vrai.