Quelle ferme?

—Ta gueule!

Et c’était très parisien, très distingué, très nouveau. Cette estimable tradition—est-elle de Claudius ou de Lucien Guitry?—retrouve sa virginité et sa verdeur sympathique. Au reste, neuf ans, c’est un bail,—et l’Assommoir, en gros et en détail, par son thème, ses hors-d’œuvre, ses à-côtés, son comique et son tragique, par son ample et diverse horreur, par sa fantaisie, par la splendeur de sa distribution, demeure classique, redevient neuf, est prodigieusement saisissant et divertissant.

Il est inutile, n’est-ce pas? de ressasser l’action et l’antienne. La blanchisseuse Gervaise, abandonnée par son amant Lantier, fessant à coups de battoir, au lavoir, sa trop heureuse rivale Virginie; l’idylle mélancolique de Gervaise et du couvreur Coupeau, les noces pittoresques au sommet de Montmartre, l’accident de Coupeau, précipité d’un toit, par la rancune de la grande Virginie, qui ne le prévient pas d’un danger trop réel; l’affreuse emprise de l’ivrognerie sur Coupeau convalescent et en jachère, l’ivrognerie croissante et triomphale mangeant la boutique de Gervaise, mangeant le corps, la force, la dignité, l’âme si j’ose dire, de Coupeau, jetant les Coupeau à la ruine, au déshonneur, emportant, grâce à la traîtresse Virginie, Coupeau dans une attaque titanesque de delirium tremens; la mort lamentable et charmante de Gervaise, qui mendie son pain et le repos éternel dans les bras d’un brave garçon barbu qu’elle a toujours aimé sans l’avouer, toute cette épopée de honte, de misère et de vérité trop crue et outrée est universellement connue. D’autant que la pièce, au moins, est très morale: la traîtresse Virginie, le hideux et séduisant Lantier sont tués tous deux d’un coup de revolver (ainsi que le dit le programme) par le tardif mari, le vieux militaire, l’aspirant-sergent de ville Poisson.

Et ce mélodrame a les décors les plus variés, la figuration la plus grouillante, les agréments les plus en relief: on y boit, hélas! mais on y mange; on y crève de faim, mais on y chante; il y a des convulsions, mais on y pince des entrechats. On n’a pas le temps de souffler, mais on rit, on pleure, on frémit; c’est admirable.

Pour fêter leur prise de possession de l’Ambigu, Jean Coquelin et Hertz ont pris à droite et à gauche et dans les plus hautes sphères de l’art des vedettes, des vedettes et des vedettes.

Le trio de joie, de rigolade qui fait fuser la salle, Mes-Bottes, Bibi-la-Grillade et Bec-Salé, c’est Paul Fugère, Félix Galipaux. Déan: c’est énorme, aigu, ahuri, hilare; ce sont tous les appétits, toutes les farces, toutes les stupeurs; ils sont trois et ils sont un; c’est la fantaisie et la vie. L’éternel et excellent Dieudonné fait un Poisson solennel, terrible, d’un comique inconscient; il n’a pas vieilli d’un poil depuis 1900. M. André Hall est un Lantier très congrûment élégant et crapuleux. M. Blanchard (Bazouge) est un croque-mort aimable, sinistre malgré soi et zigzaguant à souhait. M. Mortimer est un propriétaire qui s’écoute parler. Mme Alice Berton est une Virginie humiliée, mielleuse, perverse, perfide comme il convient. Mme Marie Roger est une Nana coquette et insouciante qui fait prévoir sa vie future. Mme Desclauzas, qui reparaît après une longue absence, incarne une concierge épique et gaillarde, vénérable avec des souvenirs et des regrets, le cœur sur la main et la main au balai. La petite Fromet est une gosse toute menue et délurée qui lâche: «Ta gueule!» comme père et mère. C’est Léonie Yahne qui joue Gervaise. Cela pouvait ressembler à une gageure. Cette petite princesse, cette petite impératrice, toute distinction, toute grâce menue, de suavité et de je ne sais quoi, portant le seau et le battoir, allant chercher son homme chez le bistro, crevant de détresse sans gloire, c’était à trembler. Eh bien! Mme Yahne n’a pas su être peuple,—c’était impossible,—mais elle su, de sa fatalité sans apprêt, de sa douleur vraie, de sa déchéance, être très vraie, très touchante, très écroulée. On a fort applaudi son effort et son âpre succès. Coupeau, c’est Louis Decori. Dans la Route d’Emeraude, il figurait un bon et héroïque ivrogne. Dans l’Assommoir, il monte en grade et arrive au delirium tremens, qui est, comme on sait, le bâton de maréchal de l’alcoolique,—bâton un peu flottant. Tendre, décidé, pâteux, se ressaisissant vainement, retombant plus bas, hébété, tremblant de tous ses membres, hideux, pathétique jusque dans la plus hurlante et la plus dolente animalité, il donne un spectacle d’art et de vérité, et de l’exemple le plus salutaire. C’est un enseignement d’une grande et belle horreur.

Et cette pièce, magnifiquement habillée et dénudée, grouillante, amusante, effroyable, fera rire et frissonner Paris une fois encore et longtemps: tout le monde, bientôt, aura vu la ferme.

THÉATRE SARAH-BERNHARDT.—La Révolution française, pièce en quatre actes et treize tableaux, de MM. Arthur Bernède et Henri Cain.