Nous ne sommes plus au temps où «l’Œuvre», non sans héroïsme, jouait furtivement cette Salomé qui fit, depuis quelques années, son fructueux et somptueux tour du monde,—du grand monde,—et connut tous les triomphes. Depuis que M. Wilde est mort, il est entouré de tous les dévouements.
Mais c’est une piété singulière et comme indiscrète d’avoir fait franchir le détroit à la comédie à la fois naïve, compliquée, superficielle, tout en dialogue et si pauvre en action, que donne le théâtre des Arts. Je crois pouvoir affirmer que l’auteur de la Ballade de la geôle de Reading ne désirait nullement voir représenter en France l’Eventail de lady Windermere. Dans la complaisance qu’il avait pour la moindre de ses productions et de ses saillies, il gardait quelque rigueur à son théâtre: à ses yeux, ses pièces étaient à la fois des distractions, des besognes destinées à l’amuser et à assurer «sa matérielle». Empli du plus religieux respect pour ses poèmes et ses contes, il se présentait, le cigare aux lèvres et avec le plus nonchalant sourire, aux spectateurs qui acclamaient le plus frénétiquement ses œuvres dramatiques. Dans la détresse de ses derniers mois, il souhaitait qu’on jouât l’Eventail aux Etats-Unis, parce qu’il n’aimait pas les Américains.
Lady Windermere est une jeune dame du plus grand monde, épouse parfaite du plus noble, du plus insoupçonné des maris. Une vieille folle, la duchesse de Berwick, vient troubler sa quiétude: Windermere «flirte» outrageusement avec une dangereuse créature, Mme Erlynne. Lady Windermere découvre des preuves: son époux donne de grosses sommes d’argent à cette Mme Erlynne. Et Windermere ne nie pas; à peine s’il insinue que tout ce qu’il a fait pour Mme Erlynne, il l’a fait pour sa propre femme; bien plus, il veut la faire inviter, il l’invite au bal que donne, le soir même, lady Windermere. C’en est trop: si cette gueuse vient, la jeune femme lui brisera sur la face l’éventail que son mari lui a offert pour sa fête; elle s’en va, bouleversée, et l’époux, resté seul, murmure: «Je ne peux pourtant pas lui dire que c’est sa mère!»
Vous aviez déjà deviné, n’est-ce pas? Et vous n’avez pas besoin du développement. Vous savez que la jalousie de lady Windermere excitée contre sa propre mère, en raison de son esprit, de sa séduction, de son audace et de son aisance, lui fera déserter le domicile conjugal et aller chez lord Darlington; que Mme Erlynne sauvera sa fille, pour lui épargner son propre destin, qu’elle se substituera à elle, acceptera le mépris—dont elle a l’habitude—avec son insouciance coutumière; dira, quand on découvrira le fatidique éventail, qu’elle l’a emporté par mégarde; vous avez deviné aussi que tout se termine très bien, que la mère et la fille se quittent ravies, à peine émues, que Mme Erlynne emporte la photographie de lady Windermere et de son tout jeune enfant, le providentiel éventail, et qu’elle vivra heureuse elle-même, en Italie, mariée à un vieil imbécile—car la vertu doit être récompensée, en Angleterre.
C’est très gentil, très pailleté, plein de mots, de remarques, de fantaisies: c’est du sous-Dumas fils, du sous-Sardou, mais qu’importait à un dandy lyrique, qu’importe à une ombre libérée?
Ce n’est pas excellemment joué: notons Mme Suzanne Avril, évaporée, astucieuse, dévouée dans des rires, Mme Emmy Lynn, épouse trépidante, Mme Marie Laure, duchesse en enfance d’enfant terrible, M. Durec, lord très provincial, M. Dauvilliers, Don Juan assez cockney, et M. Lucien Dayle, ganache sympathique.
Cette pièce âgée—elle date de 1892—et posthume ici, était précédée d’un acte en vers du même nom: Œuvre posthume. Il y est prouvé qu’on ne peut faire insérer une poésie dans un journal qu’en étant cocu—et mort. Et même cela suffit-il? Il est vrai que l’organe en question s’appelle le Corsaire—et ça ne nous rajeunit pas, camarade Alfred Mortier! Citons, par rang de taille, M. Lucien Dayle, directeur cynique, M. Dullin, barde de Gavarni, M. Stengel, valet pis que lettré, et Mlle Hélène Florise, fine, spirituelle et farce, qui a cinq pieds sept pouces: la stature des carabiniers.
THÉATRE DE L’AMBIGU-COMIQUE.—L’Assommoir (reprise), pièce en cinq actes et neuf tableaux, de MM. Busnach et Gastineau (d’après le roman d’Emile Zola).
Nous avons revu la ferme! La ferme qui fit les beaux jours de l’Exposition de 1900 et qui n’était, vous vous rappelez? ni modèle, ni normande.