Mme Grumbach est une Diane de Poitiers plus méchante que nature (mais ce n’est pas sa faute) et ne peut déployer son pathétique cordial et son charme; elle dit bien et juste. Mme Albane est une reine de vitrail; Mme de Pouzols est une épouse torturée, aimante, révoltée et pantelante, et Mlle Devilliers éclaire de ses cheveux blonds, de son sourire, de son regard, l’ombre de la duchesse d’Étampes: elle a une grâce, une émotion, une dignité royales.

COMÉDIE-FRANÇAISE.—Sire, pièce en cinq actes, en prose, de M. Henri Lavedan.

Il n’y a pas de fantaisie plus plaisante, de drame plus sobre et plus profond que la comédie en cinq actes divers que vient de nous offrir le Théâtre-Français. C’est simple et touffu, gaillard et touchant, pittoresque, attendu, imprévu, vivant, surtout, d’une vie colorée et nuancée, reconstituée patiemment et joliment, jusqu’au miracle, qui va de la gaudriole à l’héroïsme, de la farce au martyre, dans une progression comme nonchalante, une ordonnance sûre et ornée, un tact et une science voilés d’une écharpe légère.

Henri Lavedan est tout sourire et toute gravité: il avait vingt ans lorsqu’il écrivit le joli roman dont il a repris le titre. Il a, aujourd’hui, un peu plus de cinquante printemps: quelques jours. Ces quelque trente ans d’intervalle lui ont permis d’écrire, de penser, de souffrir et d’apprendre à son aise, de collectionner, de butiner parmi les siècles, les objets et les âmes, de scruter les secrets des gilets et des sabres, de se hisser aux sommets de l’Histoire par la corde raide de l’anecdote et de coudre la pourpre de la tragédie aux dessous roses du vaudeville.

L’intime collaboration de l’auteur du Nouveau Jeu et de l’auteur du Duel, leur philosophie amusée et sévère, leur indulgence érudite, leur goût de l’argot, de la grandiloquence, de la gaminerie et du bibelot, leur ombre de respect et de tristesse, leur imagination à la fois débridée et déférente, tout a fait balle—si j’ose dire—et ballet, tout a porté, ému, charmé.

C’est sur un dialogue entre une cuisinière et une garde-malade, dialogue digne d’Henri Monnier—et je ne sais pas de plus bel éloge—que s’ouvre l’action de Sire. En haut langage, en hautes ellipses, on nous fait savoir que la bonne Mademoiselle de Saint-Salbi, sexagénaire et convalescente, conserve une illusion, une lésion: elle croit, dur comme fer et or, à la survivance de Louis XVII: elle l’attend; elle le veut. Nous sommes au 21 janvier 1848. La servante Gertrude la garde, la lectrice Léonie, ci-devant grisette, les fidèles commensaux de la comtesse, le docteur et l’abbé se lamentent en constatant l’absence de la vieille fille: elle s’en est allée en prières à la chapelle expiatoire, pour l’anniversaire de l’exécution du Roi-martyr. Et elle revient, plus croyante que jamais: Louis XVII existe, il est tout proche! Il faut en finir, pour la sauver, lui montrer un faux dauphin. Mais elle a de la méfiance: Naundorf—qu’en pensez-vous, Otto Friedrichs?—Richemond—qu’en dites-vous, Jean de Bonnefon?—lui ont paru des imposteurs. Qui trouver? D’aventure, un grand gaillard est là, pour réparer la pendule qui ne joue plus: «Vive Henri IV», un homme à tout faire, horloger, postillon, acteur, valet, soldat, à l’en croire, qui sait enjôler les filles—telle la lectrice Léonie Bouquet, et réparer les fourneaux, un bousingot avantageux et naïf que la bonne Saint-Salbi a congédié avec horreur, tout à l’heure, parce qu’il lui rappelait le cordonnier Simon: les deux conjurés, l’abbé et le docteur, le regardent et lui découvrent une autre ressemblance: c’est Louis XVI tout craché, par conséquent Louis XVII. On verra.

L’horloger d’occasion se nomme Denis Roulette. Dans son grenier du quai de Bourbon, en négligé du matin et en bottes à cœur, il fume la pipette de l’indépendance. C’est un grenier très Béranger et très Paul de Kock: Denis n’a plus vingt ans, il en a quarante-huit; il est donc très bien. Des coups de sonnette furieux ne le tirent pas de sa sérénité. Il se décide à ouvrir: c’est la lectrice Léonie Bouquet qui a promis de venir le voir, avec un baiser à la clef. Joie, délice, fraîcheur, jeunesse! Léonie, charmante, admire le capharnaüm, la vue, la friperie, la cage; elle adore ce vieil enfant, le cœur sur la main et toute chimère dans les yeux. Elle pâme encore plus lorsqu’il l’enferme dans une cache: on a frappé—un peu fort. C’est que Roulette est bonne fille; il s’est laissé enrôler par un vieillard dans la terrible société secrète de la Main-Rouge—et les voici, les conspirateurs, grotesques et féroces; jamais Denis ne s’est tant amusé! Il se lance dans les couplets sur les complots, promet et jure tout ce qu’on veut: on a le temps d’attendre!

Mais après, nouvel aria: c’est le docteur, c’est l’abbé! Ils viennent faire la leçon au futur faux dauphin et exultent en apprenant qu’il est comédien, qu’il fut Dorange, l’Aveugle de Bagnolet! Il est ignare, mais il a le physique. L’ex-Dorange ne se tient pas d’aise: jouer, jouer encore, jouer sous le toit de Léonie, quel rêve! On lui offre cent francs, pourquoi? Il jouerait pour rien, pour le plaisir! Quelles effusions, après le départ des excellents impresarii! Et l’on rira, landerirette! Et l’on rira, landerira!

L’on rit. Quelle entrée que l’apparition de Louis XVII, après un long retard, au trois! Il a exigé les flambeaux. Très lointain, très majestueux, très nuageux malgré son ventre drapé dans le manteau d’Ossian, nimbé du prestige mystique du malheur, un peu poudré, un peu pâli, il vient éclairer d’une réalité quasi divine le rêve de Mlle de Saint-Salbi! Il parle, grasseye, joue, condescend, ravit! Il convainc! Il laisse lire, sur un chiffon de papier graisseux, le nom des graines rares—colorados gigantea—que la petite Saint-Salbi lui donna à l’Orangerie, en 1791, et qu’il ne se rappelle pas: c’est un mot difficile! Et la comtesse ne peut le laisser parti ainsi: elle le cachera, l’hébergera dans la chambre toujours vide de son frère le chevalier, se consacrera à lui, corps et biens. Hélas! hélas! le pauvre Roulette ne peut refuser: il est si bonne fille!