Il s’est laissé faire. C’est pour lui une stupeur épouvantée lorsque la brave Léonie lui dit son dégoût et son horreur. C’est par bonté qu’il a accepté ses trois repas, des cadeaux, des hommages! Il s’est amusé, eh! oui! mais moqué, non! Une canaille? il est une canaille! Jamais! Mais voilà que Mademoiselle lui apporte cent mille livres de rentes qu’elle a héritées du chevalier! Il filera sans toucher à l’argent—et Léonie est si touchée qu’elle l’embrasse!

La comtesse de Saint-Salbi revient, suffoque, chasse la lectrice.

Hélas! encore! Roulette est obligé de rejouer! Il doit à son personnage de réduire encore, de séduire, en paroles, la pauvre, chaste et vieille vierge et d’être plus noble que jamais! Hélas! de plus en plus! c’est fini de rire: l’insurrection gronde, le tambour bat, on attaque les Tuileries, en face: la Main-Rouge a retrouvé, repris son Denis Roulette: il part faire le coup de feu. Et, dans la chambre vide, la vieille illusionnée furette et se reprend: les accessoires sont de théâtre, le Saint-Esprit est faux: qu’est-ce? Elle saura!

Elle sait!

C’est le 24 février. Un étrange Louis XVII paraît, en capote de garde national, fumeux de poudre, ivre: il s’abandonne et se confesse, s’excuse de ses impostures, proclame son honnêteté, se laisse accabler; mais épouvanté de la grandeur de sa victime, il ne survivra pas aux résultats de sa farce: il va se faire tuer, quoiqu’il ne soit pas brave, dans les rangs du peuple. Non! non! d’avoir touché aux fleurs de lys, comme au voile de Tânit, il est consacré jusque dans le sacrifice: c’est pour les lys qu’il doit mourir, même pour l’écusson à lambel, même pour l’usurpateur! Et, dans le fracas des balles, des boulets, de la Marseillaise et du Chant du Départ, nous apprenons qu’il a été tué en défendant le trône de Louis-Philippe. Léonie sanglote et Mlle de Saint-Salbi clame plus fort que jamais sa foi en l’éternel Louis XVII.

Ce dévouement tragique a un peu étonné les gens qui tranchent de tout—et des genres, et qui veulent qu’on soit tout à fait gai ou terriblement triste.

Et la vie?

Cette délicieuse, laborieuse et joyeuse époque de Louis-Philippe commence et finit dans le sang. La pièce d’Henri Lavedan pourrait être plus une et plus gaie: elle est vivante et vraie. Tant pis pour l’Histoire!

Elle est admirablement jouée. Siblot est un docteur qui sort d’une miniature de Thévenot et a la plus jolie discrétion et le dévouement le plus sobre. Louis Delaunay a une silhouette inoubliable d’abbé des Mystères de Paris, le cœur le plus sûr et une éloquence, une onction aussi involontaires que parfaites; Grandval a toute la sensibilité et la férocité du citoyen Cherpetit qui aime les pigeons et déteste les plus doux tyrans; MM. Joliet, Falconnier, Hamel et Lafon sont les plus ténébreux, les plus comiques des boutiquiers et carbonari de clubs; M. Garay est un délicieux notaire, et M. Roger Alexandre mime et joue un peu trop le rôle d’un officier qui devrait être rauque, sans plus, sans parler d’un bicorne qu’il porte à la main et qui est ridiculement petit.

Mme Thérèse Kolb est, à son ordinaire, une servante forte en gueule, en cœur et en âme; Mlle Lynnès, une garde-malade digne de Daumier. Mlle Marie Leconte a été acclamée: elle a toute la grâce, tout le romantisme et toute la sagesse de la grisette, la fleur du dévouement et de l’amour, le sourire de la Grande-Chaumière, la fraîcheur du lilas, l’éclat des roses de Redouté. Et quelle pureté de voix et de geste! Elle s’appelle Bouquet: elle est mieux, le délice même.