THÉATRE SARAH-BERNHARDT.—Le Procès de Jeanne d’Arc, pièce en quatre actes, de M. Émile Moreau.

Jeanne d’Arc est la patronne de la France. Mieux que sainte Geneviève, patronne de Paris, plus sainte, plus haute, plus près de la terre et du ciel, angélique et virile, héroïque et simple, miracle réaliste, souffle d’acier et d’azur, elle prête des ailes immenses à la force de la France éternelle, donne un corps à l’espoir de la patrie mourante et jette sur le malheur même l’ombre sacrée de son armure: militante dans le triomphe et dans le martyre, elle jaillit toute droite des larmes, du deuil, de l’horreur d’un pays envahi et comme anéanti, accomplit sa mission de foi et de gloire, hausse le sublime naïf et voulu jusques au sacrifice involontaire et à la suprême beauté de l’effort interrompu, de l’apothéose meurtrie, de l’éternité convulsée.

C’est une figure-âme, une bannière-fée, une épée d’idéal: nous n’en avons, après des siècles, ni un portrait sûr, ni une authentique effigie. En peinture, en sculpture, en écriture, on a varié et erré. Et comment en pourrait-il être autrement pour Celle qui est toute vertu, virtus, courage, pureté, excellence de cœur, innocence armée, puissance de la terre et du ciel? Je ne veux pas l’imaginer, je ne veux la voir ni dans un livre ni sur la scène: c’est toute pauvreté et toute grandeur, c’est la flamme de France, sans visage et sans voix: sa voix de vierge s’en est allée retrouver les voix de ses saintes, ses cendres se sont perdues dans le firmament; elle est le signe divin de la Patrie, le gage entre la France et Dieu. Elle déborde, dépasse, défie toute histoire et tout drame: c’est un étendard subtil et infini qui atteste notre éternité.

Me voilà bien à mon aise pour dire que Mme Sarah Bernhardt a été admirable, émouvante jusqu’à faire crier, écrasante de jeunesse, de pudeur, de misère pathétique et fière dans le drame sobre, coloré, dépouillé à dessein qu’écrivit M. Émile Moreau.

Ce consciencieux metteur en scène d’anecdotes petites et grandes, ce collaborateur érudit et prudent de feu Victorien Sardou avait été, avec son illustre associé, de la longue victoire de Madame Sans-Gêne: son œuvre présente, c’est la Pucelle géhennée.

Mais l’auteur compose et ruse: il veut du nouveau. Du nouveau dans ce mistère vivant du XVe siècle, qui ne comporte que simplesse et méchanceté, sainteté et diablerie! Il nous montre un duc de Bedford, régent d’Angleterre, neurasthénique—déjà!—et sentimental, mystique et possédé, qui a échappé moins que personne au prestige de la petite pastoure de Donremy! Jeanne est prisonnière dans la Grosse Tour de Rouen. Le terrible Warwick veut son jugement et sa mort, d’accord avec le cardinal Winchester, les docteurs de l’Université de Paris et les évêques bourguignons: c’est un beau tableau, riche en couleurs: du fer, de la pourpre, du violet, du noir et du brun, des croix rouges, jaunes et sombres. L’évêque de Beauvais, Cauchon, tremble, malgré la promesse du trône archiépiscopal de Rouen; les prouesses et la grâce de la Pucelle pèsent sur tous, en lumière. La reine-mère, Catherine de France, admire la captive et la voudrait protéger et sauver; le petit roi Henri VI frémit de terreur dans cette atmosphère d’inquiétude et de férocité. Mais le cardinal et les prêtres torturent ce fiévreux Bedford: il est envoûté, maléficié par Jeanne, qui est satanique; le régent, malgré la reine, fait signer par le roitelet la mise en accusation de la prisonnière.

Et c’est l’horreur héroïque et pantelante, l’audience ecclésiastique où la sainte est amenée en confiance: l’envoyée des bienheureuses parle devant les prêtres. C’est l’interrogatoire, presque exact, si beau, si grand, si simple, où la sublime paysanne dit sa pauvre naissance, ses pauvres travaux, son ordination surnaturelle sous l’arbre des fées, sa marche vers le roi, ses chevauchées, ses triomphes: elle n’a ni orgueil ni crainte et va, va, par phrases courtes, par mélopées, comme elle alla sur les routes, en arroi de guerre. Elle ne perçoit ni les pièges ni les perfidies: elle s’est étonnée de porter de lourdes chaînes, tout à l’heure: pourquoi devinerait-elle le mal quand elle ne le fit jamais? On va la soumettre aux plus atroces tortures: elle a à peine le temps de s’effacer! Bedford s’élance: non! non! Il se reprend, se précipite: on ne touchera pas à Jeanne!

Elle est dans son cachot, livrée aux sarcasmes, aux outrages, aux désirs, même, de ses gardiens, quand l’inévitable Bedford fait son entrée, chasse à coups de fouet les brutes et s’attendrit, pleure, s’humilie. Sa tristesse est contagieuse: Jeanne s’apitoie et s’apeure sur le sort de son amie Perrinaïk livrée aux flammes comme sorcière, sur son propre sort qu’elle pressent et qui fait horreur à sa jeunesse. Le régent voudrait la sauver, malgré elle, l’emporter. Mais les juges reviennent—et l’arrêt. Les docteurs d’Université s’acharnent, Cauchon le pusillanime s’efface et Jeanne a une défaillance: elle se rétracte, pour Bedford, pour la reine! Elle aura la vie, avec le pain de douleur et l’eau d’angoisse, dans un perpétuel cachot!... Voici un bruit, un son argentin, voici les cloches de l’Angelus! Elles apportent à la captive les voix chères de la forêt lorraine, les voix souveraines et célestes de Madame sainte Marguerite, de Madame sainte Catherine, de Monsieur saint Michel! Reconquise et délivrée, Jeanne déchire sa rétractation, broie le parchemin sauveur: elle mourra, mourra, mourra, pure de tout péché, de tout mensonge, de toute faiblesse!

Et c’est l’instant du supplice: les juges, les princes, les dignitaires sont réunis pour voir le cortège: l’épouvante et la mort soufflent sur eux. Ce sont des maudits qui s’injurient, se déchirent et s’affolent, dans des sons de cloches, des clameurs et un respect qui ne va à eux: le petit roi ferme les yeux pendant que la reine Catherine lui détaille, d’une voix défaillante, la lugubre théorie... Un grand cri de «Jésus!» vient frapper à l’âme tous ces maudits, cependant qu’un jeu de flamme du bûcher vient les aveugler et que Bedford, fou, clame, clame, dans ce chaos de remords et de crime.