Il y a, vous l’avez remarqué, un peu trop de roman dans ce procès-verbal qui se devrait d’être tout digne, tout nu, roulé dans la légende dorée. N’est-ce pas pousser un peu loin l’entente cordiale que d’imaginer un Bedford chastement amoureux de sa victime? N’est-ce pas être trop aimable pour Cauchon, en accablant d’autres prêtres, que de lui prêter de la pitié et de la déférence?

Mais le spectacle est admirable et l’émotion certaine. La gentillesse de Bedford pourra servir dans une tournée d’Amérique. A Paris, nous avons des tapisseries, des costumes, des cuirasses, des chaperons, des paletots d’armes inouïs.

Nous avons des acteurs excellents et convaincus.

MM. Decœur, Chameroy, Maxudian, Charles Krauss, Guidé, Jean Worms, Duard, Bussières, Weil, Clarens, etc., etc., luttent de sincérité, de brutalité, de sensibilité, de puissance, de douleur et d’effroi; le jeune Debray est charmant dans le rôle du pauvre petit roi Henri VI; Mme Marie-Louise Derval est admirable de dignité, de tristesse harmonieuse et touchante, de courage douloureux dans le personnage de la reine Catherine.

M. de Max, avec ses moyens ordinaires et extraordinaires, sa furieuse science des attitudes, sa voix bramante, est un Bedford excessif jusqu’à l’hystérie et à l’épilepsie: c’est de la plus déchirante beauté.

Et j’ai dit la séduction, la grâce, le tragique poignant de Sarah Bernhardt: sans alternatives, toute et toujours dans le noir, dans la peine, dans les affres, avec l’envers de ses extases et le seul trésor de sa prédestination, avec cette seule note de faiblesse fière, héroïque et résignée, elle est délicieuse de rythme, de suavité; trompette brisée et harpe d’au-delà, elle touche, frappe, plane, règne; elle est enfant et déesse, chante, épèle, chevrote, clame, plane dans le ton des séraphins; c’est toute émotion, toute souffrance, tout réconfort. Aux innombrables et indéfinis applaudissements du public, j’ajoute mon salut à la dernière idole.

THÉATRE RÉJANE.—Le Risque, pièce en trois actes, de M. Romain Coolus.

Poète, philosophe, dramaturge, M. Romain Coolus pousse la subtilité jusqu’au tourment. Dévoré de la plus noble inquiétude, il cherche les rimes les plus terribles, les mondes les plus vrais et les moins probables, les situations les plus inhumaines. Il ne s’agit que de faire de l’émotion, de la joie ou de la tristesse avec cette algèbre échevelée et colorée: jeu d’enfant pour l’équilibriste de 4 fois 7, 28, pour l’humoriste du Ménage Brézile, pour le douloureux scrutateur de Raphaël et de l’Enfant malade, pour l’observateur apitoyé d’Antoinette Sabrier, pour le jongleur byzantin d’Exodes et Ballades: il a toujours joué la difficulté.

Une teinte ancienne et persistante de mélancolie amère, ironique et qui veut s’amuser de soi, une autophagie, si j’ose dire, souriante, se joignent, chez M. Coolus, à une confiance continue dans ses lecteurs et ses spectateurs: il est si gentil, si camarade, qu’il imagine n’avoir de secrets pour personne—et il est tout secret. Il est trop intelligent. Il croit n’avoir pas besoin d’allumer sa lanterne, nous imagine aussi au courant que lui de ses relations et de ses imaginations; c’est nous faire trop d’honneur.