Et, parfois, nous restons en route et en plan.

Comment et pourquoi, entre autres choses, l’héroïne du Risque, Edmée Bernières, est-elle une femme supérieure, une surfemme, un homme de génie? Qu’elle achète des îles, des ruines historiques et préhistoriques, des marbres et des mers, qu’elle navigue, plane, brasse des affaires, achète des continents, qu’est-ce que ça nous fait puisque nous l’apprenons, d’un mot, sans le voir et que ça ne sert de rien?

Donc, Edmée, veuve, je crois, a une certaine et plus que certaine liberté de vie vagabonde et active. Elle s’est chargée de l’éducation, si j’ose dire, de sa nièce Louisette, fille de Laure Sourdis, sœur de ladite Edmée, qui aime mieux faire la grue sur place, à Paris, à Nice, à Trouville. Louisette nomme Edmée «maman» et n’a pour Laure qu’un «ma mère» glacé. Nuance. Edmée est tout cœur. Laure n’a que des entr’actes. Edmée, entourée de soupirants d’âge et de grade, sans parler de son admirable secrétaire Chartrin, a depuis quelque temps un grand amour partagé avec Marcel Bauquet qui est, lui aussi, une manière de génie—en quoi? C’est une faute. Peut-il y avoir un bonheur tranquille, même irrégulier et caché pour une femme qui n’admet que les coups de dés, les hasards de mer et de bourse, les tentatives hardies, les croisières aventureuses, qui ne songe qu’à posséder la terre et à tenter Dieu?

Ces diverses occupations l’obligent à des voyages, vous le sentez.

Au deuxième acte, Edmée, qui a emmagasiné à Houlgate sa fille adoptive, son amant, son secrétaire, son médecin, son ami le philosophe Thury, son autre ami l’inutile Randeax, son esclave tunisienne Traki, etc., etc., est contrainte à une tournée d’affaires.

Le secrétaire Chartrin fait une scène à Louisette, qui adore Marcel Bauquet; Marcel résiste aux représentations du philosophe Thury—et Marcel enlèvera Louisette: attraction criminelle, presque incestueuse—maman!—naturelle et aveugle, fatalité, fatalité!

Et lorsque, revenue trop tôt, la triste Edmée sera mise au courant par le lamentable Chartrin, lorsque Louisette reviendra un instant pour embrasser sa mère,—sa mère, pas sa maman!—la tante, la maman rivale ne pourra rien, ne voudra rien tenter; c’est en vain qu’elle affectera de reprendre, de réduire l’enfant voleuse d’amour, qu’elle fera semblant de la vouloir emmener tout de suite, très loin; elle lui laissera un instant, le temps de fuir, de rejoindre l’amant adoré qu’elle n’a pas daigné forcer elle-même: Mektoub! Adieu, va! Elle restera brisée dans son orgueil intact, ruinée dans sa fierté, mêlant ses pleurs de reine un instant déchue aux larmes de son grand serviteur Chartrin.

Et voilà!

C’est l’Autre Danger et c’est le Refuge. Mais non! Ce n’est rien de cela! Il ne s’agit ni de duel d’âges, ni de lassitude. Ce n’est même pas le proverbe «qui va à la chasse perd sa place», ce n’est pas le triomphe de la simplicité sur la recherche, de la médiocrité sur la perfection, ce n’est pas la proclamation de l’exclusivisme de l’intelligence et de la misère des sens, ce n’est pas le génie qui prononce ses vœux de chasteté, c’est une aventure menue et douloureuse, ornée, chantournée, d’un style précieux, élégant, capricant, bosselé et ciselé, d’un dialogue rebondissant, inextinguible. Pour laisser toute sa force à son drame, M. Coolus a même, à l’avant-dernier moment, supprimé un quatrième acte qui lui semblait faire longueur. C’est héroïque: l’exquis et admirable Maurice Donnay n’avait condamné à mort «le quatrième acte» en général, qu’avec sursis. L’action, volontairement dépouillée, en est-elle plus puissante et plus rapide?

Et un peu aux acteurs. Si M. Chautard est excellent, parfait de dignité légère, de cordialité grave, de dévouement sautillant dans le personnage d’un médecin ami, le docteur Horvois; si M. Garry est merveilleux de tenue, de passion bridée, de sobre colère, de douleur infinie dans le rôle du secrétaire Chartrin; si M. Signoret est aussi parfait qu’à son ordinaire sous le masque d’un philosophe dramatique qui devrait être académicien, M. Barré est assez falot dans la peau d’un vieux satyre sommeillant et M. Castillan, gêné peut-être d’une barbe sans grâce, n’a ni l’ardeur ni le prestige ni le remords d’un amant très recherché sur la place et génial par surcroît. Mme Suzanne Avril est un peu trop en dehors dans le rôle en dehors de la futile Laure; Mlle Dermoz est un peu trop roide et tragique, trop décidée, trop cruelle sous les traits juvéniles de Louisette, et Mlle Carène outre l’exotisme, la sensibilité et les cris de l’inutile esclave Traki.