Il est inutile de faire l’éloge de Réjane: elle s’est prodiguée comme directrice, comme critique, comme metteuse en scène dans les clairs décors de Lucien Jusseaume; elle a mené la bataille à fond. De tout son cœur, de toute sa voix, de toutes ses nuances, de son geste varié, de son autorité caressante, dolente et rauque, de sa volonté raidie, de sa tristesse contenue, de son désespoir debout, elle a empli, dressé, humanisé la conception de la surfemme mère sans enfant, maîtresse sans amant qui crâne en pleurant, qui règne en craignant et qui n’est qu’une pauvre chose, un mélancolique défi—et rien qu’un défi. Dans ce drame d’idées, à peine de cœur, sans péripéties, sans deuils physiques, elle porte l’angoisse sentimentale, le désarroi intime jusqu’aux larmes de sang.
THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.—Comme les Feuilles..., pièce en quatre actes, en prose, de Giuseppe Giacosa (traduction de Mlle Darsenne); Moralité nouvelle d’un Empereur (adaptation, en vers, de M. G. Rial-Faber).
C’est un succès d’émotion, de délicatesse, de simplicité, de grâce un peu mélancolique et douloureuse, mais qui sonne si bien à l’âme et au cœur! Du haut du ciel, ce distingué et sympathique Giacosa doit sourire de toute sa cordialité, de toute sa bonté: celui qui a été le Coppée, l’Augier, le Feuillet et le Scribe de l’Italie doit être heureux de dorer d’un rayon céleste et humain cet Odéon perdu en plein quartier Latin.
Comme les feuilles... est une des dernières productions de l’auteur d’Une partie d’échecs. Il n’a plus ni son goût archaïque de la chevalerie, ni son réalisme appuyé. Il garde sa jeunesse de cœur, son observation et son amertume, mais il laisse chanter en soi le soleil natal: il a, dans la maturité, juste assez de tristesse, juste assez d’indulgence pour entrevoir la radieuse espérance. Il sait voir, peindre, faire toucher du doigt l’abîme sans désoler tout à fait, être exact et vrai sans être navrant, et c’était tout nouveau pour les spectateurs du second Théâtre-Français, séduits par un texte orné et simple, strictement traduit par Mlle Darsenne: ils ont fait fête à cette tranche de vie crue mais non faisandée; ils en ont aimé la cruauté involontaire et la tacite poésie, la grandeur bourgeoise et la gentillesse pathétique—et c’est un soir qui aura les plus chaleureux lendemains.
Comme les feuilles!... Vous vous rappelez la feuille de ce pauvre et grand Arnault:
L’orage a brisé le chêne
Qui faisait mon seul soutien...
Où va la feuille de rose...
Et la feuille de laurier...