Il ne s’agit pas d’un poète exilé pour sa fidélité à Napoléon: c’est plus moderne. Il ne s’ensuit pas que cette feuille sache plus où elle va. C’est, d’ailleurs, une feuille à quatre têtes—et non un trèfle à quatre feuilles: le bonheur ne souffle pas dessus. Voici.
Le brave industriel Jean Roselle s’est ruiné en travaillant. Ne levant pas la tête de dessus ses livres et ses machines, se tuant à la besogne en sublime bête de somme, il ne s’est jamais soucié de son intérieur. Resté seul avec deux grands enfants, il
Leur fit cadeau d’un’ bell’ mère
Vu qu’il s’ trouvait par trop veuf
comme dans la chanson, et ne s’est pas aperçu que ces trois jeunes cervelles dilapidaient son or laborieux à qui mieux mieux. C’est de l’américanisme outrancier, les modes d’après-demain, des jeux, du jeu. C’est la faillite, presque la banqueroute. Sans un cousin, méprisé jusque-là, Maxime, ce serait la honte. Jean Roselle a donné tout ce qu’il avait; sa femme Julie a garé son argent mignon, après avoir conseillé de dissimuler l’actif, ce dont se serait fort bien accommodé le jeune Tommy, fêtard et snob: seule, Nénelle a encore des sentiments. Abandonnés de tous, parents et amis, les Roselle vont cacher leur misère chez le cousin Maxime, en Suisse.
Dans la médiocrité, les défauts se précisent: Nénelle est toute éberluée d’avoir eu à donner des leçons chez des croquants mal logés. Tommy a continué à jouer et a perdu; la belle-mère Julie, plus légère que jamais, fait avec des peintres suédois des tableaux qu’elle vendra très cher, pour sûr: il faut que le cousin Maxime, philosophe pratique, aimant, sage antique et moderne, remette les choses au point: il réussit auprès de Nénelle, semble réussir sur Tommy, échoue devant Jules. Pendant ce temps, le chef de la famille, Jean, fait des écritures très humbles comme il dirigeait ses usines,—très loin.
La rafale souffle plus fort et disperse un peu plus les feuilles. Mal préparés, pas préparés du tout au combat de la vie, les pauvres gens s’abandonnent de plus en plus. Julie est pressée de fort près par un de ses peintres suédois et vole les maigres ressources de la maisonnée. Tommy joue de plus en plus chez une femme vieille et interlope: quant à Nénelle, elle est désemparée. Elle voit l’ignominie de sa belle-mère, la vilenie de son frère, l’aveuglement de son père. Elle est à présent sérieuse et grave: Maxime demande sa main, mais comment consentir à cette pitié? Elle ne se sent pas digne de cette union: elle ne veut plus que mourir.
Elle ne mourra pas. La belle nuit que, tout à fait désespérée, anéantie à l’idée que son frère sombre dans la honte en épousant la catin de cagnotte hors d’âge, que sa belle-mère fuit avec son peintre, elle courra au lac ou au glacier. Mais elle tombe sur son vieux père, qui veille pour gagner quelques sous, comprend son servage, son abnégation, sa grandeur—et il suffira d’un soupir, du soupçon, de la certitude que Maxime veille, lui aussi, dehors, dans le froid et la nuit, pour qu’elle comprenne qu’elle est aimée, qu’elle doit aimer, qu’elle se doit au bonheur de son père, de son mari, au sien propre—sur les ruines.
Cette pièce a beaucoup plu. Elle est entre Becque et Brieux, avec du liant, de la morbidezza, de la santé morale et de la gemütlichkeit à l’allemande, du cœur, pour tout dire. C’est vivant et prenant.
M. Desjardins, qui a fait effort pour n’avoir pas de volonté, est un très noble Jean Roselle; M. Vargas est un très généreux, vibrant et sobre Maxime; M. Maupré, un Tommy douloureux dans son insouciance élégante; MM. Desfontaines et Fabre, fort exotiques dans leurs tignasses blondes de Norvège. Mme Lucienne Guett a été charmante, parfaite, très à son aise dans le rôle de cette évaporée de Julie; on ne voit pas assez le flamboiement intelligent de Mlle Devilliers, l’assurance de Mlle Barsane, l’indifférence de Mme Juliette Boyer, les larmes de Mme Kerwich.