Nénelle, c’est Mme Sylvie, qui faisait sa rentrée à l’Odéon: elle y a ramené son charme un peu plus étoffé, son sourire un peu plus grave, son émotion un peu plus marquée et grandissant à mesure. Elle a été toutes nuances et toute progression et s’est attendrie elle-même: est-il de plus folle louange?
A cette tragédie domestique, M. André Antoine joignait une vieille pièce de famille: la Moralité nouvelle d’un empereur, qu’on a déjà applaudie, il y a quatre siècles, et voici quelques jeudis et lundis. Un empereur centenaire qui a laissé son pouvoir à son neveu sort de son agonie et comme de son tombeau pour tuer de sa main le successeur qui a trahi l’honneur et déshonoré une vierge. Ses grands feudataires et son chapelain le morigènent, mais le Saint-Sacrement s’illumine, donne raison au vieux souverain qui clame: «J’ai fait justice, chevaliers!» Cet acte, joliment et pieusement exhumé, écrit en vers de huit pieds plus que naïfs et agréables, figure une délicieuse imagerie où l’énergique caducité de Joubé, le cynisme acrobatique de Grétillat, la simplesse éloquente et farce de Bacqué, Coste, Renoir, Chambreuil et Desfontaines, la désolation pathétique de Mme Grumbach, les cris noirs de Colonna Romano tissent comme de grandes figures, de grandes fleurs et des larmes héraldiques.
C’est une belle et bonne journée.
THÉATRE DES VARIÉTÉS.—Un Ange! comédie en trois actes de M. Alfred Capus.
Après avoir été l’Oiseau blessé de la Renaissance, Mlle Ève Lavallière est, aux Variétés, «l’enfant malade et douze fois impur» que maudit jadis, magnifiquement, le comte Alfred de Vigny.
Mais que dis-je? Malade! impur! Voilà de bien grands mots pour les Variétés, Lavallière et l’autre Alfred, notre Capus national, si doux aux choses et aux gens, qui prête—pour rien—à la vie, de la gentillesse, je ne sais quelle logique cascadante et une sorte de géométrie hilare, qui a fondu son amertume en réalisme fantaisiste, qui a cassé les ailes à son ironie pour en faire de l’observation précieuse et rare, et qui s’est donné les gants du Démiurge lui-même pour tout refaire dans le plus plan des mondes possibles, à la satisfaction générale.
J’erre encore: Capus a laissé ses ailes à Lavallière en l’élevant au grade d’ange; oh! ce n’est pas Eloa, Azraël, Gabriel ou Lucifer: pas de ciel, un tout petit enfer intérieur, une moyenne hauteur, un tout modeste envol d’aéroplane au-dessus des misères, des préjugés, de la raison, des coutumières et pâles vertus de notre planète, la fidélité, l’économie, que sais-je? Vous lui voudriez un peu de jugement et de tête? Vous êtes sévère: les ailes ne vous suffisent-elles point? Et quelles ailes! On en mangerait.
Nous sommes donc dans un casino de Bretagne: l’auteur de Qui perd gagne et de Monsieur Piégois ne déteste pas le jeu. Mais Antoinette Lebelloy, née Ramier—les ailes!—l’aime à la folie, le jeu! Et elle perd, perd—à mériter les plus folles amours. Le malheur, c’est qu’elle n’avoue ses pertes qu’à la longue et à moitié, qu’elle accepte une avance d’argent du tenancier Lambrède, des avances d’amour de M. de Saintfol, que son clerc d’huissier mondain de mari y trouve un cheveu, et qu’il n’y a guère que la bonne Mme Ramier mère, et son mystérieux et cordial chevalier-servant de Léopold, sorte de factotum et ancien conseiller d’Etat, pour déclarer encore que la joueuse impénitente, la flirteuse effrénée est un ange. Mais voici la catastrophe: Antoinette, qui a juré de ne plus toucher une carte, rejoue et reperd: Saintfol répond pour elle, renonce à la main de la fille du brave baron de Sauterre: scandale, provocation, tumulte. Tout s’arrange sur le champ: c’est du Capus.
Mais voilà Saintfol empêtré dans les ailes de l’ange Antoinette!