Et comment! Divorcée, compagne libre du seigneur de Saintfol, mais à la veille de convoler avec lui le plus légitimement du monde, elle l’a déjà radicalement ruiné. Le papier timbré s’accumule chez le gentilhomme avec les bibelots impayés: de vagues individualités viennent jouer; c’est un tripot et un boudoir, un salon et même une salle à manger, car la maman Ramier, l’inévitable Léopold viennent y manger sans joie et en silence, car Mme Ramier n’aime pas son futur gendre. Lorsque les choses semblent amenuisées, explosion! Les papiers timbrés font balle et boulet: l’huissier fait sa sinistre et triomphale entrée! Vous l’avez deviné, n’est-ce pas? l’huissier est l’ex-clerc d’huissier, l’ex-mari d’Antoinette! La scène entre les deux hommes est exquise et simple, mais pendant que Saintfol est allé chercher de l’argent, Antoinette arrive, Antoinette un peu aguichée du prochain mariage de son conjoint d’hier avec une cousine de son amant, Antoinette montée en ton, ayant réponse à tout, parlant du haut de sa tête: elle apprend que son époux de demain est radicalement ruiné. Va-t-elle l’abandonner dans ces conjonctures pour suivre l’huissier Lebelloy, qui la presse et l’aime toujours? Non! non! Elle se laissera embrasser pour avoir la paix et rester à Saintfol. Elle est surprise, vous n’en doutez pas, par son amant, par son mari de demain, et le retourne comme une crêpe en lui prouvant que si elle a embrassé son ci-devant époux, c’est par amour pour son amant et pour pouvoir lui rester fidèle dans sa détresse. Mais quoi? Saint-Fol n’est plus ruiné: son oncle de quatre-vingt-dix-sept ans est mort et lui laisse une fortune énorme! Adieu! adieu! Il ne s’agit plus de dévouement! Elle va retrouver son huissier, à la grande horreur de Léopold, qui se dévoile, qui n’a jamais adoré qu’elle, qui n’a que quarante-deux ans en en paraissant cinquante-cinq, qui n’a que quarante-deux mille francs de rente, mais qui les a pour elle et qui se désole, se désole, se désole!...

Il ne se désolera pas toujours. Retiré en Bretagne dans le château de Saintfol, le brave Léopold finira par retrouver, par prendre, par garder l’ange Antoinette. Saintfol et Lebelloy s’entendent pour n’en plus vouloir et pour épouser chacun de son côté. Antoinette, survenue par miracle, après une nouvelle culotte à Biarritz, avant une nouvelle aventure avec un Anglais, se contente de son vieil amoureux.

Et après? Vous m’en demandez trop; il y a peut-être une autre pièce—ou deux ou trois.

L’inconscience et le démon du jeu, l’audace calme, l’autorité caressante et froide à la fois de «l’Ange» peuvent durer encore des milliers d’années ou, du moins, des centaines d’actes. Arrêtons-nous ici, avec le délicieux auteur, en acceptant, comme lui, un semblant de conversion. A vingt-deux ans, avec un mari de quarante-trois hivers, on peut devenir chaste et rangée... Hum! hum!... vous doutez? Essayez!

Le vrai, c’est que la pièce d’Alfred Capus est toute en cliquetis de formules magiques et vivantes, en facettes d’humanité cynique, en hachis de sentiment, en sincérité contenue, en mélancolie facétieuse, en milliers de larmes retournées en sourires: philosophie, attendrissement en gelée, émotion qui cabriole: c’est la vie. Et c’est tout plaisir, toute joie, toute finesse.

J’ai dit la simplicité triomphale, la tranquille férocité de Mlle Ève Lavallière, qui plane, qui règne, qui gourme, qui séduit et qui reconquiert avec des yeux larges comme des chapeaux et une voix sereine comme un mensonge. Mme Marie Magnier est admirable de dignité comique, de naïveté despotique, de tact outrancier dans le rôle de la mère Ramier. Mme Jeanne Saulier est une cousine fort élégante, fort séduisante, fort bien disante. Mlle Jeanne Ugalde est une jeune fille charmante et très joliment ingénue, et Mmes Marcelle Prince, Chapelas, Delyane, Fraixe, etc., ont droit à toutes les louanges.

M. Guy a été, mieux que toujours, parfait de tenue, de vérité, d’émotion voilée, de demi-comique dans le très difficile personnage de Léopold. M. Max Dearly s’est fait violence pour s’interdire toute fantaisie, pour être presque grave sans cesser d’être plaisant et parfait dans la peau de l’huissier Lebelloy. Dieudonné est inouï de rondeur et de verdeur sous sa pelure de baron breton. Moricey est un tenancier de cercle tout craché et MM. André Simon, Petit, Rocher, Avelot, sont exquis.

J’arrive au drame de cette comédie. Contre les médecins, envers et contre tous, M. Albert Brasseur a interprété jeudi, à la répétition générale, le rôle de Saintfol: c’était de l’héroïsme. Avec un souffle de voix, un chuchotement à peine perceptible, une articulation désespérée, un geste impeccable, une volonté tragique, il a rendu toute la gentille mièvrerie, tout le néant galant et élégant, toute la lassitude involontaire de son personnage de luxe. Il en est resté sur le flanc: honneur à lui!

Après cinq jours de remise—tragédie sans exemple boulevard Montmartre—Prince a donné à Saintfol sa physionomie mobile, son sourire disloqué, sa voix changeante, toute sa grâce comique, toute sa fougue hésitante, toute son autorité comme bégayante, classique, fantaisiste, irrésistible, qui tient de l’Odéon et des Clodoches. Il a été acclamé—avec la pièce.