THÉATRE DU GYMNASE.—Pierre et Thérèse, pièce en quatre actes, de M. Marcel Prévost.

Le titre même de la nouvelle pièce de M. Marcel Prévost,—ces deux prénoms accolés et comme fondus,—indique le dessein d’une œuvre intime, intense et brûlante: il s’agit d’une anecdote dramatique et non d’une thèse générale, plus ou moins philosophique et sociale. Les questions si graves qui se posent dans ces quatre actes, celle de la confiance immense et hermétique entre époux, celle de l’estime dans l’amour ne reçoivent qu’une solution provisoire et particulière. Et pourrait-il en être autrement? Une des femmes les plus éminentes de ce temps me disait, un jour de crise: «Le mépris, passe encore! Mais le dégoût!...» Et le dégoût n’y a rien fait.

L’auteur des Demi-Vierges n’a pas poussé jusqu’à ce cercle de l’enfer sentimental et sensuel. Son drame consciencieux, intéressant, émouvant, ne dépasse guère le purgatoire. Voyons:

Thérèse Dautremont a vingt-cinq ans. Fille d’un gros banquier, sénateur, dignitaire et bien pensant, elle s’est décidée, d’un grand coup de cœur, après avoir refusé les plus brillants partis de tout repos, à épouser un Gascon de trente-six ans, nouveau venu dans le Gotha de la finance, surhomme d’affaires, un peu aventurier et suffisamment mystérieux, moitié Antony, moitié Robert Macaire (en plus pâle), Pierre Hountacque. C’est un ami de la femme de confiance qui a élevé Thérèse, Mme Chrétien, et il a pourvu à l’éducation du fils Chrétien, ciseleur d’art, le jeune Maxence, vingt et un ans, qui a conçu pour Thérèse un amour désespéré. La maison inondée, en même temps que de cadeaux de noces, de lettres anonymes sur le fiancé, et le frivole babil de la jeune Suze Dautremont, son gentil flirt avec le baron Moulier ne distraient pas le banquier et sa fille aînée de l’énigme charmante, puissante et redoutable qu’incarne le néo-millionnaire Hountacque. Une lettre plus précise, signée, arrive: une comtesse de Luzeray accuse la mère de Pierre d’avoir volé son époux et Pierre d’avoir été élevé par lui. Mais voici Pierre, très d’attaque et très câlin. Il avoue: il a menti. Mais pouvait-il accuser sa mère et confesser sa honte? Il a fui, dès qu’il a pu. Alors? Et, plus aimante que jamais, éprise jusqu’à la pâmoison, Thérèse se donne à Pierre qui n’a plus de secrets, et qui est tout neuf, tout frais—et tout chaud.

L’étreinte dure. C’est la lune de miel, dans un château de Gascogne où un pavillon de chasse a été réservé à la bonne Mme Chrétien, à son fils Maxence et au parrain de ce dernier, le bohème ivrogne Coudercq, ancien employé de banque à Bizerte, que nous avons déjà entrevu et qui est un vieux camarade d’Hountacque, tombé dans la mendicité. Absorbé par l’amour, Pierre néglige son vieux collègue qui, malgré les gentillesses de Thérèse et laissé seul avec son filleul en compagnie d’une fiole d’armagnac, se laisse arracher l’atroce vérité: il y a neuf ans, à Bizerte, Pierre a fait ou s’est fait faire des faux pour 170 000 francs; bien plus! il a blessé à peu près mortellement Chrétien, son autre collègue, le père de Maxence! Et Maxence bout de colère et d’espérance: en dépit de sa mère, il agira contre ce Pierre qui embrasse encore Thérèse, il les aura, l’un et l’autre!

Il va, au moins, avoir Pierre. Le soir même de l’inauguration solennelle et mondaine, en musique et en costumes, de son hôtel, au moment où Suze et le baron Moulier s’accordent définitivement, en poudre et en talon rouge, en fantaisie et en pratique, Hountacque est menacé, directement, du bagne—sans plus! En plein triomphe, il voit son vieux péché se lever contre lui! Les faux sont là, photographiés. Et Thérèse sait! Défaillante, elle doit sourire à ses invités et invitées qui savent aussi et s’en vont, à l’anglaise. C’est la scène, la scène entre ces époux passionnés, plus amants qu’époux et si unis, si fiers l’un de l’autre! La fatalité souffle: Pierre avoue. Thérèse pleure, reproche, s’effondre. Pierre se redresse: il avait le droit d’accepter les faux qu’on fit pour lui; il s’agissait d’échafauder sa fortune, sa fortune dont il a fait bon usage, dont il a fait du bien pour tant de gens qui vivent de lui! Et toutes les fortunes n’ont-elles pas des hontes et du sang à l’origine? La famille de Thérèse, si bourgeoise, si sévère, si collet monté, ne s’est-elle pas enrichie par les exactions de la gabelle, et le sénateur Dautremont n’a-t-il pas des suicides à son actif? Thérèse n’est pas convaincue: elle luttera pour son mari, mais elle se refuse à lui, en attendant: le pauvre homme reste seul, avec ses pensées.

Et quand tout sera arrangé, quand le pauvre Coudercq aura clamé son innocence, son honnêteté de miséreux tenu par sa drôlesse de femme, quand Maxence, éperdu et chancelant, aura déchiré les photos des faux en apprenant que le véritable faussaire était son propre père, Thérèse, dans le triomphe, demandera à Pierre d’attendre un jour encore avant de reprendre, au lit, la raison sociale et conjugale.

Ce dénouement en nuance est plus psychologique que dramatique. Il touche profondément et fait penser. Après ses réflexions. Thérèse ne sera pas meilleure. Elle se prêtera à une sorte d’adultère légitime; ce qu’elle retrouvera, ce qu’elle trouvera dans son mari, c’est le Pierre de ses cauchemars, le Pierre qu’elle ne voulait pas deviner, le bandit de jadis, le faussaire, le forçat plus ou moins honoraire; elle humera sur lui son odeur d’aventure, le trouble de son âme, sa violence, sa fureur de vivre; ce ne sera plus le self made man, ce sera l’outlaw—et il y aura je ne sais quel vice dans cette étreinte renouvelée et passionnée, dans cet amour dans les ruines, dans ce baiser de pardon sans oubli. Voilà le drame à écrire!

Tenons-nous-en à l’œuvre d’hier qui est sympathique et chaleureuse, qui a des nerfs et du cœur, qui est réaliste et romanesque, sait sourire à l’occasion et ne recherche pas un style trop rare.

Marthe Brandès, un peu froide au début, s’abandonne tout à fait dès que Thérèse se donne: elle met de l’âme dans ses sens et de la fierté dans sa douleur; elle est très vraie, très haute, très pathétiquement harmonieuse. Monna Delza est une Suze délicieusement mutine et enjouée, sérieuse dans son rire et infatigablement exquise; Mme Henriot est parfaite de tenue et d’émotion dans le personnage de Mme Chrétien; Mme Claudia est très amusante en institutrice anglaise; Mmes Darmody, Copernic, Buck, Démétier, etc., tiennent avec distinction ou fantaisie des rôles épisodiques.