Pierre, c’est M. Dumény, avec son autorité, son aisance ordinaire et extraordinaire, sa grâce forte, sa déchéance qui se reprend, qui gronde et qui caresse; Paul Plan est parfait de rondeur, de tenue, de grandeur bourgeoise et tendre sous la redingote du sénateur Dautremont; M. Jean Laurent (Maxence) a toute la fièvre, toute la furie, toute la haine, toute la passion, tout l’écroulement qui conviennent; M. Charles Deschamps, en baron Moulier d’aujourd’hui, en marquis d’avant-hier, a toute l’élégance froide de ses rôles et je ne sais quel parfum de pavane; MM. Arvel, Bouchez, Henry Dieudonné sont excellents; Tervil est ahurissant sous sa livrée. Enfin Janvier est la joie amère, la vérité bégayante, criante de la soirée: il a fait du bonhomme Coudercq une création inoubliable. Ses moustaches tombantes, son honnêteté ânonnante, éloquente et pâteuse, son désir de faire le bien en laissant faire le mal, sa misère de pauvre être saisi, ballotté, aimant et pleurant, tout a été justement acclamé. C’est atrocement grand: c’est le drame de ce drame.

PORTE-SAINT-MARTIN.—La Massière, comédie en quatre actes, de M. Jules Lemaitre. (Première représentation à ce théâtre.)

Le joli triomphe clair, ému et charmé, le délice à peine douloureux et profond, le sourire mi-partie de la Massière, son expérience, son enseignement et sa résignation, tout cela est d’hier—mais hier, c’est si loin! Lucien Guitry a donc eu raison, cependant qu’il salue ses drapeaux et étendards d’à côté, de vouloir être acclamé, justement, dans son rôle de Marèze.

Il s’agit—je n’ai pas à raconter la pièce—de la dernière flambée d’un cœur quinquagénaire, à la fois tendre, paternel, apitoyé et artiste: un peintre qui vieillit a une affection trouble et intense pour la massière de son atelier d’élèves-femmes. Elle est pauvre, fière, touchante, charmante, jolie, et a beaucoup de talent: le Maître s’émeut, admire, glisse à un sentiment où entre du désir; la jeune fille est reconnaissante, flattée, prise dans son âme droite et ferme, dans son cœur de vierge qui n’a pas connu un père mort trop tôt—et la femme du peintre, aimante, dévouée, quadragénaire, se désole, se laisse être jalouse, menace la massière Juliette Dupuis, la chasse même de la maison, où elle est revenue malgré sa défense.

Mais le fils Marèze, qui a vingt et un ans, qui est toute liberté, toute fièvre et toute droiture, prend la défense de la pauvre enfant. Il lui servira de chaperon et de chevalier, quitte à pousser au désespoir et à une colère quasi meurtrière l’ardent auteur de ses jours.

Et la jeunesse, hélas! triomphant de la maturité, Jacques Marèze épousera Juliette, qui a touché la brave femme de mère Marèze, qui désarme le brave homme de père Marèze, qui se contentera de l’épée de l’Académie des Beaux-Arts, où il vient d’être élu, et qui, en guise de flamme, s’en tiendra à un coin de feu en compagnie de sa femme exquise et vieillissant avec lui.

Catulle Mendès a dit naguère, je crois, la grâce diverse, ouatée, mouillée, rebondissante, naturelle, savante, précise et large, l’humanité précieuse et exacte, l’angoisse immense et menue de ces quatre actes en relief et en nuances, le pépiement gentil des élèves, le malaise inquiet et touchant des époux Marèze à table, en face de la place vide du grand fils, la bonhomie maternelle de Mme Marèze, la grandeur simple du renoncement de Marèze, toutes les phrases comme sans apprêt, mais non sans délice, tous les mots où l’esprit infini, l’intelligence inégalable, la rare sensibilité de Jules Lemaître s’éjouaient avec un soupçon de larmes...

Guitry et Judic—les Marèze—ont gardé leur charme et leur autorité. Anna Judic, bonne et jalouse, irascible et facile à toucher, est admirable de naturel et tout cœur; Guitry, lourd, avec ses cinquante-cinq ans bien tassés, un peu trop arrivé, un peu trop bohème, qui a des ailes à l’âme et des rhumatismes, qui appuie sur ses phrases et a des «hein! hein!» à démolir l’atelier, qui a des yeux de dix-huit printemps et des jambes de podagre, des élans, des désespoirs, de l’enthousiasme, de la fleur bleue, est merveilleux de geste, d’hésitation, de brusquerie, de silence et d’accent. M. Lamothe est un jeune Jacques très fanatique, M. Mosnier est un académicien gâteux et sournois fort hilarant et M. Fabre est un modèle terrible.

Il faut louer Mmes Deréval, Lorey, Fleury, Leduc, qui sont espiègles et délicieuses; Mme Bouchetal, qui a de la dignité. Enfin, Mlle Jeanne Desclos, qui représentait Juliette Dupuis, a eu les plus jolies qualités de fraîcheur, de joliesse et d’ingénuité. C’est Brandès qui avait créé le rôle. Nous ne nous amuserons pas au jeu facile et cruel des comparaisons. La nouvelle massière—M. Guitry nous l’avait cavalièrement confié—n’était pas en possession de tous ses moyens: émotion, aphonie, maladie. Son filet de voix, son rien de geste a suffi aux spectateurs, tout heureux de se réchauffer dans une atmosphère humaine et divine de bonne volonté, d’honnêteté, de bonté, de vertu et d’esprit.