21 décembre 1909.
THÉATRE RÉJANE.—Madame Margot, pièce en cinq actes, dont un prologue, de MM. Emile Moreau et Clairville.
Avec ou sans M. Clairville, M. Emile Moreau devient une sorte de Cour de cassation: il évoque par devers lui le procès de Jeanne d’Arc et la cause de Marguerite de Valois, reine de Navarre. On sait que cette sainte et cette femme n’ont aucune ressemblance; les dramaturges veulent rendre au moins à l’épouse divorcée d’Henri IV le mérite et la vertu d’une inépuisable bonté, d’un dévouement gracieux et gai, sans parler de son esprit qu’ils n’ont pas rendu tout entier: il y en avait trop.
En tout cas, Madame Margot est un admirable spectacle, d’une richesse, d’un pittoresque, d’un agrément pathétiques et spirituels; on respire l’Histoire à pleins yeux, si j’ose dire, et à plein cœur: ce ne sont que brocards gaufrés, casques, cuirasses, plumes, salles merveilleuses de palais, jouets du temps, toques et toquets, fraises et hauts-de-chausses, musiques d’époques et danses authentiques; c’est un musée, mais un musée singulièrement vivant et émouvant, changeant et grand jusque dans l’angoisse.
Et comment pourrait-il en être autrement lorsque le maître du jeu c’est Réjane, Réjane aussi à l’aise sous le vertugadin empesé de Mme Margot que sous les atours à la grecque de la maréchale Lefebvre, plus Madame Sans-Gêne que jamais, dans une action plus ramassée et plus dramatique.
Elle n’est plus la Margot avide d’amour, facile et fatale de la Môle, celle qui se donne au hasard et par amour du plaisir, frénétique, italienne, diabolique et charmante quintessence des damnés Valois, collectionnant les cœurs et les têtes de ses amants, sauvant, par jeu, Henri de Navarre, son mari, lors de la Saint-Barthélemy, et faisant, à la veille de sa mort, couper le cou à celui de ses pages qui a tué l’autre—et ils avaient seize ans et aimaient—comment!—cette sexagénaire!
Alexandre Dumas prétendait qu’on a le droit de violer l’Histoire quitte à lui faire des enfants; MM. Moreau et Clairville prétendent suivre l’Histoire, et ils se contentent de la peupler d’enfants. Mais n’anticipons pas.
Donc le prologue nous montre Margot à peu près prisonnière, exilée à Usson: elle s’amuse et gouaille parmi ses regrets et sa ruine, plaisante avec Bellegarde qui passe. Mais il n’y a pas de quoi rire. La nouvelle maîtresse du roi Henri, Henriette d’Entragues, est grosse et le roi veut l’épouser. Tous les d’Entragues et les d’Auvergne viennent demander à Margot de consentir à la répudiation. Elle refuse. C’est sa mort: on n’hésite pas, à ce moment, à supprimer les enragées et les obstinées. Mais voici une visite inattendue: le roi. Il plastronne, gasconne, hâble, rit: il vient bien se démarier, mais ce n’est pas pour épouser la d’Entragues, c’est pour s’unir à la propre nièce de Margot, Marie de Médicis, pour son argent. Et c’est très mélancolique: il est sans illusion et sans amour. Margot accepte. Elle reviendra à Paris et veillera sur le nouveau couple.
Comme elle a raison! Quelle pétaudière que le Louvre! Ce ne sont que favorites et favoris, suceurs de pécune et de peuple: Marie de Médicis traîne son favori Concino Concini, la d’Entragues a amené sa jolie famille, le roi est empêtré dans sa marmaille bâtarde et légitime et joue avec elle devant l’ambassadeur d’Espagne; ce ne sont qu’ennemis intérieurs, extérieurs, à la ville, à la cour, au lit! C’est Margot, qui vient en voisine, qui débrouille l’écheveau des trahisons, avec le fidèle Sully, qui fait arrêter d’Epernon, au moment où toute la nouvelle cour la raille et l’insulte, Margot qui sauvera la vie du roi. Car les d’Entragues et les d’Auvergne, de complicité avec le jésuite Cotton, confesseur d’Henri IV, ont décrété la mort du Béarnais. Un mot d’enfant,—les enfants jouaient autour des conspirateurs—apprend le hideux projet à Margot qui, pour empêcher son ancien époux de voler à la mort, lui rappelle qu’elle a été sa femme et la redevient, peu ou prou, pour une nuit.