Bellegarde, blessé dans le carrosse royal, prouve à Henri le danger qu’il a couru: les d’Entragues sont emprisonnés, Margot triomphe et le Vert-Galant, un peu mélancolique et très attendri, rend grâce à sa fidèle mie, en attendant la fatalité.

Mais que signifie un résumé? Je n’ai même pas pu mettre à leur place les colloques, les grâces, les ris, les manières, les danses, le sérieux précoce, les naïvetés savantes des infants, la pavane dansée par la toute petite Marie Schiffner, les gentillesses et les singeries royales des jeunes Andrée Sauterre, Maria Fromet, Madeleine Fromet et Jane Jantès! Je n’ai pas dit le charme de haulte gresse, l’archaïsme tout nu et tout coloré du parler, des dialogues, des scènes, leur brutalité amignotée, leur verdeur à la volée et comique et ravigotante.

J’ai fait deviner, j’espère, la bonne humeur tutélaire, délicieuse, hautaine et fine, les infinies nuances de l’autorité et du charme de Réjane; Suzanne Munte est une Henriette d’Entragues suffisamment séduisante et vipérine, Suzanne Avril jargonne très joliment en Marie de Médicis, Mme Guertet, Dermoz, Rapp, Renhardt, etc., épandent des splendeurs et des grâces diverses; M. Garry est un Henri IV un peu maigre, mais bien disant, fort congru, éloquent et digne, à la fin; Signoret dessine avec sa maîtrise ordinaire la silhouette sinistre du père Cotton, Chautard est un Bellegarde chaleureux, spirituel, parfait; Castillan est inquiétant en Concini, Barré baragouine très intelligemment en Zamet, Garrigues est un traître convaincu et hérissé ainsi que Monteaux; enfin, dans le personnage de Vitry, M. Marquet porte le plus admirable casque du monde.

Et voilà une pièce qui a toutes les magnificences de la féerie, toutes les richesses de l’histoire—en mieux, puisque c’est une pièce qui finit bien.

24 décembre 1909.

VAUDEVILLE.—La Barricade, pièce en quatre actes, de M. Paul Bourget.

M. Paul Bourget a bien mérité de la République. Si sa pièce âpre, douloureuse et résolue, a eu le triomphe angoissé et tragique, s’il y a eu dans la salle un peu du frisson des bourgeois de la Décadence regardant monter les grands Barbares rouges, et si le Moloch avide et formidable du syndicalisme a semblé apparaître au Vaudeville et ouvrir sa gueule géante au-dessus d’une rivalité amoureuse, c’est que le conflit sentimental, l’anecdote, n’étaient que symbole, et que l’auteur de Mensonges a posé le problème social avec une rigueur presque atroce, qu’il a peint la guerre de classes férocement en indiquant, comme d’un coup de sabre, les déchirements intimes qu’elle provoque et qu’elle provoquera: c’est une large et profonde tragédie. Les convictions de M. Paul Bourget pouvaient, devaient faire intervenir dans la lutte la loi d’amour, l’idée chrétienne que la vie est une épreuve, qu’il faut souffrir pour mériter, qu’il faut obéir; par un scrupule admirable, il n’a pas voulu de ce secours sublime et commode: les patrons et les ouvriers n’ont que leurs armes terrestres, leurs appétits, leur volonté, leur besoin de manger, leur désir de n’être pas mangés; c’est l’assaut du capital et la défense du coffre-fort: ce sont, de part et d’autre, des hommes abandonnés à eux-mêmes, à la condition que ce soient des hommes.

C’est dans une catégorie assez rare du monde du travail que l’auteur de l’Etape est allé chercher ses personnages: les ébénistes d’art. Il n’a pas osé manier les masses énormes des terrassiers, des maçons, des boulangers: sa grève est une grève de luxe: elle n’en est pas moins violente, et ces ouvriers, plus qu’à demi artistes, n’en sont pas plus commodes. Mais arrivons à l’action, j’allais dire, un peu trop tôt, à l’action directe.

M. Breschard a quarante-neuf ans. Il est à la tête d’une grande fabrique de faux meubles anciens, très loyalement au reste: il reconstitue, copie, ne truque pas et laisse ses clients titrés faire de la brocante et vendre ses produits comme du Boule ou du Leroy. Il a une fille mariée à un riche architecte et un fils de vingt-cinq ans, Philippe, socialiste de salon et de revue, charmant garçon au reste, et vertueux, fort épris de Mlle Cécile Tardieu, fille d’un riche bijoutier. Mais Tardieu ne consent pas au mariage ou n’y consentira qu’à une condition: si Breschard s’engage à ne pas se remarier, tout au moins à n’épouser point sa maîtresse—car il a une maîtresse, irréprochable d’ailleurs, une de ses ouvrières, Louise Mairet. Le jeune homme est atterré, mais quand son père lui a conté ses pathétiques et nobles amours, un roman de pitié, de tendresse et de gratitude commencé au chevet d’une mère mourante, continué dans le plus grand désintéressement et la plus tendre dignité, Philippe se sacrifie: que Breschard épouse! Mais en voilà bien d’une autre! Le comte de Bonneville a fait rapporter un meuble abominablement saboté, empli de tiroirs en tulipier—une hérésie pour du Louis XVI—et quel tulipier! Ce ne sont qu’inscriptions injurieuses et abjectes! Le patron interroge son contremaître, le fatal Langouët, qui est comme un frère pour Philippe et qui a partagé ses jeux, ses rêves, son idéal. Langouët répond sournoisement: il a son secret. Le vieil ouvrier qui a fait le meuble, Gaucheron, arrive: il a été mandé d’urgence. Il n’y a pas d’erreur: c’est du sabotage et du sabotage fait sur place. Mais pas d’histoires! Il réparera chez lui. Il ne faut rien dire: les ouvriers s’agitent, la grève couve—et ce n’est pas le moment!