Non certes, ce n’est pas le moment! Breschard doit exécuter, dans un délai déterminé, une formidable commande pour Londres: il s’agit de quatre cent mille francs, et il a engagé tous ses fonds. C’est la ruine, le déshonneur peut-être—et Langouët le sait. La grève couve de plus en plus: on exige l’unification des salaires. Eh! le patron cédera! Mais l’homme est soumis à une rude épreuve: sa fille lui dit que sa maîtresse Louise Mairet aime l’odieux Langouët, et cette Louise ne veut pas l’épouser parce qu’elle est ouvrière, qu’elle entend rester ouvrière, «rester de sa classe», et qu’elle fera grève si on fait grève, qu’elle épousera cette grève qu’elle a tout fait pour éviter: c’est la fatalité de la Bourse du travail, divinité du jour! Et la voilà, la grève! Il est quatre heures: le délégué du syndicat, le camarade Thubeuf, fait son entrée solennelle, suivi des ouvriers: Breschard ne veut pas le connaître: il n’est pas des siens. Le patron se cabre: ce qu’il aurait accordé à ses ouvriers, il ne se le laissera pas extorquer par un étranger, par un ennemi! C’est la grève: tous les ouvriers, malgré leur attachement à Breschard, suivront l’ordre du syndicat. Ils s’en vont. C’est la ruine! Non! Un double réconfort est permis au patron et à l’amant: le vieil et sublime Gaucheron tâchera à faire l’ouvrage pressé et y réussira: on travaillera en secret, à la muette, au diable, avec des ébénistes de hasard et merveilleux. On réussira! Et—miracle plus cher!—l’atelier des femmes n’a pas fait grève! Louise Mairet passe à l’ennemi, au patron, à l’être cher qui est malheureux! Ils s’embrassent! Ils s’épouseront—et Breschard reprend courage tandis que son fils, atteint dans ses espoirs et ses chimères, retombe dans son sacrifice incessant.
Gaucheron a tenu sa promesse: dans un vieux couvent désaffecté, la commande a été exécutée, elle est prête à livrer. Les jaunes sarrasinent de tout cœur et mangent de toutes leurs dents. Mais les grévistes ont été prévenus et viennent chasser les renards, débaucher les travailleurs. Tous abandonnent le labeur, sauf le vieux Gaucheron. Mais c’est l’œuvre qui est en péril: on va démolir, détruire les meubles en délicatesse avec le syndicat. Gaucheron les défend de sa vieille énergie et de son revolver! Le terrible Langouët propose de l’enfumer. La responsabilité du crime, il l’assumera seul: c’est lui qui mettra le feu aux copeaux et aux planches! Une dernière générosité le fait supplier Gaucheron de partir: c’est son ancien apprenti! Mais le crime ne sera pas commis: Louise Mairet survient, supplie, se laisse brûler, puis elle s’abandonne, confesse son amour pour Langouët, le reprend à deux et trois reprises; la police arrive avec Breschard, qui ne se plaint pas, qui n’en souffre pas moins, et il faut toute la furie de l’ancien contremaître pour qu’on l’arrête.
On ne le gardera pas. La grève est terminée, les grévistes affamés. Les patrons ont formé une ligue: personne n’occupera plus Langouët, qui est en ménage avec Louise. C’est son ancien ami, son ancien frère, Philippe Breschard, qui exige de son père, qui obtient de lui signifier son arrêt, cruellement; ce sont les Petits Oiseaux, de feu Labiche; jamais on n’a vu revirement plus complet. Breschard lui-même rejette les prières de cette Louise qu’il a aimée et qui l’a sauvé, qui n’a jamais rien accepté, qui est héroïque et sainte, et il faut le deus ex machina de cette pièce, le merveilleux Gaucheron, pour que le patron permette, grâce à vingt mille francs donnés anonymement à Louise, de s’établir avec Langouët, qui ne sera pas contraint de se livrer à l’ivrognerie et au syndicalisme ensemble.
Ce serait très cruel et même sans noblesse si ce n’était du symbole. M. Paul Bourget établit, dans sa pièce très éloquente et très émouvante, que la fraternité d’idées, que le dévouement et l’amour ne peuvent exister d’un monde à l’autre: il y a le fossé et, en guise de passerelle, il y a la barricade.
Ce drame a eu, je l’ai dit, une fortune enthousiaste. Lérand est un Breschard un peu pleurard, mais excellent à son ordinaire; Louis Gauthier est un Langouët fier, méchant, passionné, titubant; Joffre est un admirable Gaucheron, fidèle, malin, sublime, bonhomme et qui serait plus admirable encore s’il ne faisait pas un sort à tous ses mots; Baron fils est délicieux de naturel, d’aisance, d’autorité canaille dans le rôle du gréviculteur Thubeuf; Maurice Luguet est un industriel important; Larmandie, un comte élégamment ficelle; Lacroix est un Philippe vibrant, jeune, sincère et terrible; Levesque est un jaune de Bordeaux, jaune de poil, de tablier et de pantalon, et Ferré un jaune de Marseille, très noir et très comique,—et il y a un gamin qui fait les plus belles pirouettes.
Nelly Cormon est fort élégante et véhémente; Ellen Andrée est fort spirituellement pittoresque; Marguerite Carèze est la plus touchante, la plus émue des ingénues, et Yvonne de Bray fait tout ce qu’elle peut pour avoir la force, le charme, le trouble, le cœur, l’âme, le malheur de Louise Mairet.
Mais il s’agit bien d’incarner des héros et des héroïnes dans cette démonstration, ce drame d’idées, ce cinématographe vivant et pensant de combat? Par delà l’applaudissement il fera réfléchir—et comment! De quel côté de la barricade serons-nous?
«Faut-il choisir? disait La Bruyère, je suis peuple!» Mais depuis!... Il y a encore à monter sur la barricade, simplement pour y mourir, pour un idéal ou pour Dieu, comme Delescluze, Baudin et Mgr Affre.