M. Tristan Bernard a tout d’un dieu antique: le tout-puissant mouvement des sourcils, l’œil impénétrable, le port auguste, la barbe pesante et sereine: il a beau se donner la plus grande peine, par politesse envers la terre qu’il habite, pour étudier du plus près les menus détails de la plus morne existence et pour les rendre avec une atroce exactitude, crac! il y a du miracle dans son observation—et il ne s’en tient pas à l’observation! Au moment où vous vous y attendez le moins, d’un coup de pouce, d’un froncement de front, le dieu Tristan renverse l’ordre établi des choses, met de la fantaisie—et quelle fantaisie!—dans la monotonie ambiante, de la gentillesse dans la fatalité.

Et c’est du bonheur à peine un peu ironique, et c’est de la joie paradoxale, attendrie et profonde. Voilà comment, lecteurs, spectateurs de demain et d’après-demain, le Danseur inconnu a triomphé sur la scène de l’Athénée; voilà pourquoi cette jolie pièce légère et émue, toute frémissante de vie, de gaieté, de sincérité, de bonhomie et de jeunesse, connaîtra une longue et charmante carrière, sera la cause efficiente d’unions aussi légitimes qu’inespérées en assurant la félicité d’une armée de jeunes filles riches et l’opulence d’une horde de jeunes hommes qui n’ont que du cœur, mais qui en ont jusque-là!

Oyez donc le conte de fée de cette autre «bonne grosse fée barbue».

Désœuvré, sans plaisir et sans ors, un jeune homme d’une excellente famille ruinée a emprunté, dans le petit hôtel meublé qu’il fréquente, son habit à un voisin de chambre et son chapeau de haute forme à un autre ami. En musant mélancoliquement aux Champs-Élysées, il a vu de la lumière à un étage quelconque d’un quelconque palace et a suivi des gens qui montaient. Entré avec eux dans un salon, il a dansé—il est si triste—avec la première jeune fille venue. Ils se sont plu; ils se sourient: ils parlent. Quelle importance cela a-t-il puisqu’ils ne se reverront pas? Ils y vont de toute leur jeunesse et de toute leur franchise: ils se plaisent de plus en plus. Mais quoi? On va tirer chacun de son côté: elle est riche, il est pauvre. Il puise indiscrètement dans les boîtes de cigares, au grand déplaisir des amphitryons qui, de compte à demi, traitent leurs amis plus ou moins connus, et boit six ou sept verres de champagne pour imaginer qu’il a dîné. Mais—hasard! voilà bien de tes coups!—le danseur inconnu n’est pas un inconnu pour tout le monde! Une honnête crapule qui est là l’appelle par son nom, Henri Calvel, et lui propose un petit marché: il a vu son manège avec Berthe Gonthier—c’est la jeune fille—. Henri est séduisant et charmant; eh bien, il l’épousera s’il lui signe, à lui, l’honnête Balthazard, deux petits effets de vingt-cinq mille francs! Un peu ivre, Henri signe tout ce qu’on veut: c’est trop drôle! Et, à sa grande stupeur, Balthazard le présente au père millionnaire de la jolie Berthe, lui apprend qu’il gagne soixante mille francs par an, qu’il représente les plus grandes maisons allemandes de métallurgie et qu’il devient le fiancé de sa danseuse! Éberlué, engrené, éperdu, Henri doit suivre le mouvement: le voilà propre!

Et ça va divinement, diaboliquement! Ce diable de Balthazard envoie pour Henri des bonbons, des bouquets, des pourboires: Henri lui-même triomphe des colles que lui pose un collègue en métallurgie et semble un jeune homme très charmant et très fort: il a conquis, en même temps que la fille, ses amies, le beau-père et les domestiques, mais c’est trop! Il s’est brûlé à ce jeu; il aimait, de la première heure, et son cœur se ligue avec sa conscience: mentir, non! non! Il tâche à avouer qu’il est pauvre, qu’il épouserait sans dot. L’épouserait-on s’il était dans le dernier dénuement?

—Oui, dit la fiancée.

—Sans doute, acquiesce l’excellent Gonthier. Et Henri va précipiter sa confession. Mais son beau-père de demain aime mieux qu’il ait de la fortune. Et le malheureux aime, aime!... Il s’en ira! Il s’en ira malgré les justes reproches de la bonne fripouille Balthazard, qui s’est ruiné pour lui, mais qui acceptera immédiatement de servir les intérêts de l’autre amoureux, Herbert, moyennant finances. Il s’en est allé, avouant par lettre qu’il est purée, qu’il ne connaît rien à la métallurgie, qu’il gagne cent francs par mois—quand il les gagne—et qu’il est si malheureux, si malheureux!... Tant pis! Berthe épousera l’imbécile Herbert: on ne s’obstine pas, dans les œuvres de Tristan Bernard!

Vous pensez bien que cela s’arrangera: juste le temps de voir le magasin de meubles où Henri est entré comme vendeur, d’admirer la stupidité du garçon de magasin, la patience d’un vieux client, la frénésie désespérée d’Henri, et toute la famille Gonthier arrivera par petits paquets, et il y aura la scène entre Henri et Berthe, avec accompagnement de téléphone, échange de tendresses courroucées et amusées, et le dénouement délicieux et attendu, le mariage de la tourterelle dorée et du tourtereau désargenté, et tout le monde sera heureux: le sympathique coquin Balthazard a trouvé une situation magnifique dans la maison du délaissé Herbert.

J’ai dit la fortune de cette pièce claire, nuancée, rebondissante, cordiale, narquoise, moderne et éternelle, où il y a le cynisme des Pieds nickelés, la nonchalance de Triplepatte, la sentimentalité d’Amants et voleurs, avec la pire honnêteté. Cela tient de Marivaux et d’Octave Feuillet, des Fausses Confidences et du Roman d’un jeune homme pauvre de Dickens aussi: c’est tout aimable. Et c’est du meilleur Tristan Bernard.

Est-il utile d’ajouter que jamais André Brûlé—Henri—n’a été aussi jeune, aussi brillant, aussi délicat, aussi passionné, et que ses pudeurs de brave enfant engoncé dans l’escroquerie, de franc garçon englué dans le mensonge et ses fantaisies de vendeur d’ébénisterie ont été aux nues et au cœur? Henry Krauss est tout fin et tout rond dans le personnage du papa Gonthier; André Lefaur est majestueusement stupide en fiancé évincé; Cazalis est merveilleux de rouerie inconsciente et de muflerie dévouée en Balthazard; Cousin est un garçon de bureau mieux que nature; Térof est hilare, et M. Gallet imposant.