Mme Alice Nory est une délicieuse Berthe, farce, enjouée, gamine; Mlle Goldstein, amusée et réfléchie; Mlle Greuze, très joliment voyou; Mlle Claudie de Sivry, camérière familière, ont toutes les grâces. Mme Aël et Mme Bussy, glorieusement appétissantes, sont tout sourire et toute majesté. Et je suis obligé de ne pas citer tous les soldats et soldates d’élite qui mènent à la victoire cette comédie parfaite de fond et de forme.
Et le succès? «Il fallait un calculateur, dit Beaumarchais, ce fut un danseur qui l’obtint.» Comment dire mieux que le succès est incalculable?
THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—L’Ange gardien, pièce en trois actes, de M. André Picard; le Monsieur au Camélia, un acte, de M. Jean Passier.
M. André Picard a l’âme la plus tourmentée qui soit et la sensibilité la plus hérissée: il met du rare dans les conflits les plus simples et les intrigues les plus vulgaires; il souffre avec ses héros et ses héroïnes et ne les sacrifie qu’avec des larmes, il a une perpétuelle émotion et n’ose choisir entre le vaudeville et la tragédie. Son Ange gardien pouvait être violemment comique ou atrocement douloureux, affreusement grand, et il y a, dans son agencement et ses péripéties, de l’hésitation, de la lenteur, du non fini—ce qui n’est pas l’infini.
Contons.
Thérèse Duvigneau est une empêcheuse de danser en rond (je n’ose pas emprunter à Willette et au général vicomte Cambronne un qualificatif plus imagé). Veuve après deux ans et demi de mariage avec un ivrogne brutal et peu aimant, elle est plus vieille fille qu’une vieille fille toute simple. Héritière, avec un de ses cousins, d’un château plus ou moins historique, elle n’a jamais voulu vendre sa part et a voulu rester copropriétaire, histoire d’irriter et d’exaspérer son cousin Frédéric Trélart, sa cousine Suzanne Trélart et leurs invités, car les Trélart sont très mondains et extrêmement hospitaliers. Elle rôde, surveille, contrôle, aussi sévère pour la poussière des meubles que pour les mœurs de ses hôtes: elle est chez elle. Dédaigneuse et hargneusement austère, elle passe, en robe grise, auprès des joueurs de bridge, se laisse injurier gratuitement—car ses hôtes ne sont pas polis—et ne quitte pas des yeux le manège de sa cousine Suzanne et du beau peintre Georges Charmier: elle assiste aux séances de pose, survient dans leurs tête-à-tête, les sépare même sur un canapé et survient au moment même de leur étreinte pour faire jouer l’électricité et les séparer, ainsi que l’archange armé d’une épée flamboyante dont il est question dans la Genèse. Entre temps, elle a rabroué de la bonne façon, devant le monde, un brave garçon, Gounouilhac, qui s’est avisé de l’aimer: elle n’aime personne, ne veut aimer personne, elle est méchante, méchante, méchante, méchante!
Si méchante! Charmier et Suzanne s’affolent à l’idée que leur faute est découverte: ils accusent le sympathique Gounouilhac, mais ce n’est pas lui qui a tourné le bouton électrique: c’est Thérèse. Elle fait mieux qu’avouer, elle se vante de son acte, et proclame sa loi: Georges et Suzanne se sépareront sur l’heure, Georges partira sans délai, faute de quoi le terrible époux, Frédéric Trélart, saura tout—et comment! Épouvantée, Suzanne s’enfuit, en excursion. Et restés seuls, en une explication nuancée, véhémente, passionnée, Georges et Thérèse s’abordent, s’injurient, se confessent: l’une dit ses peines, ses rancœurs, ses colères, sa misère sentimentale; l’autre s’attendrit et s’excite à la fois, séduit, par fatuité ordinaire, par sentiment et par curiosité: c’est une impossibilité, une gageure, un miracle: il vole un baiser qui lui est rendu presque automatiquement, s’énerve, prend Thérèse, qui résiste et veut s’envoler, la retient à terre, solidement et l’emporte, mi-défaillante et extasiée, aux pires et plus essentielles réalités.
Et elle ne dénonce pas sa cousine: mieux, elle ne paraît pas au salon. Suzanne finit par savoir que Georges est resté plus de dix minutes avec l’austère Thérèse, et, après une conversation nuancée, angoissée, pathétique, entre le tendre et discret Gounouilhac et Georges Charmier, enthousiaste, ledit Gounouilhac a le cœur brisé. Georges est plus enthousiaste que jamais: à Thérèse, accablée à son tour par Suzanne, il offre son cœur et son nom. Mais l’ange gardien déchu touche au fond même du désespoir et de la douleur: elle a discerné, dans la caresse de Georges, une trahison, un piège, le désir d’un gage, une horrible vanité. Quel dégoût! Et même, lorsque le séducteur s’humilie, s’offre et supplie, elle ne peut accepter: elle est exigeante, par timidité, et son effacement si long veut des revanches: elle demande une fidélité éternelle; mais, loyalement, le peintre ne peut pas la promettre. Thérèse partira, retournera dans sa province, reviendra, l’âme diminuée, à sa tâtillonnerie menue, à son amertume désolée; le bon Gounouilhac ira, le cœur brisé, retrouver sa petite amie du Havre, et Georges et Suzanne continueront à exercer leur adultère consacré et sacré.
Le dernier acte de cette pièce est poignant, a de la grandeur et je ne sais quelle abnégation: il a été fort applaudi.