Le drame qui, pour rien, serait très comique, se passe dans un monde bizarre, d’une moralité plus que douteuse, et où la blancheur grise de Thérèse fait tache. Après le péché, elle pourrait rester; mais, hélas! elle a des remords! Ne cherchons d’ailleurs pas le symbole de cette anecdote, simple comme un proverbe, subtile comme une charade dramatique, trouble comme un symbole, fort bien habillée, et d’un style plus précieux que sûr.
M. Gémier y est charmant de sincérité gauche, d’éloquence involontaire, d’émotion qui veut sourire, de grandeur dans le renoncement; M. Pierre Magnier est un Charmier irascible et tendre, avantageux et passionné; M. Colas est un mari tout rond et MM. Rouyer et Maxence sont des bridgeurs de ton monté. Mme Madeleine Carlier est une Suzanne frivole à souhait, joliment apeurée, gloussante et criante; Mmes Rafaële Osborne et Léontine Massart sont excellentes et délicieuses en des rôles trop courts, et Mme Dinard prête à une servante la plus opulente poitrine. Quant à Mme André Mégard, elle a donné au personnage de Thérèse Duvigneau un éclat discret, sourd, enveloppé, une magnificence pathétique et sauvage dissimulée sous une chrysalide poussiéreuse, toute douleur contenue, toute fièvre sous globe: c’est du très grand art. Quand lui sera-t-il permis de jouer du François de Curel, l’Envers d’une sainte, par exemple, qui a certains points de ressemblance avec l’Ange gardien?
Le spectacle commence par un acte inoffensif de M. Jean Passier, le Monsieur au camélia, qui évoque les fantômes de Marguerite Gautier, d’Armand Duval, de M. Duval, et où Mlle Lavigne fait, avec sa drôlerie ordinaire, des imitations un peu outrées de Mme Sarah Bernhardt.
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M. René Lenormand, qui a donné au théâtre des Arts ces Possédés, qu’on n’a pas oubliés encore, fait applaudir et critiquer au petit théâtre de l’infatigable Durec, un drame africain qui contient un cas de conscience militaire et qui est âpre, saccadé, rare: Au désert. L’admirable et effarant Intérieur, de Maurice Maeterlinck, avec sa classique fatalité, et le Drame de Three Corners bar, de Pierre Lecomte du Nouy, complètent le spectacle. Cette dernière pièce est rauque et tragique: on n’y voit que gitanes, assassinats, erreurs judiciaires et cow-boys, et l’auteur, qui joue en personne, y imite, à lui seul, une meute entière de chiens sauvages, à la perfection.
THÉATRE DE L’ŒUVRE (salle Femina).—La Sonate à Kreutzer, pièce en quatre actes, de MM. Fernand Nozière et Alfred Savoir (d’après le roman de Léon Tolstoï).
M. Nozière n’aime pas l’Amour. Il lui avait déjà dit son fait, vertement, à la fin de Maison de danses: aujourd’hui, il unit son ironie dolente, mélancolique et sensuelle, au tempérament véhément et quasi sauvage de M. Alfred Savoir pour blesser à mort le petit dieu malin: les deux auteurs, au reste, nous le présentent tout méchant ou tout bête, sans flèches et sans ailes.
La Sonate à Kreutzer est une pièce âpre, forte, d’une douleur presque unie, d’une souffrance et d’une dureté volontaires et constantes: c’est le knout moral et presque physique.
En écrivant sa nouvelle, Tolstoï voyait ses personnages dans la lumière sainte: il s’agissait de savoir si la Grâce leur manquait ou non.