Ici, les tristes héros sont abandonnés à leurs propres forces, c’est-à-dire à leurs pires faiblesses: ce ne sont que des créatures sans Créateur, tout instinct, toute brutalité, toute misère, toutes larmes; ils ne sont pas intéressants. Et c’est un jeu, un jeu cruel pour MM. Nozière et Savoir de buter, brouiller, martyriser et écraser ces fantoches, victimes sans mérites et bourreaux sans éclat.
Qu’est-ce, en effet, que le barine Pozdnycheff? Un gros garçon qui s’est marié à trente-cinq ans, après l’existence ordinaire et frénétique des lourdes orgies de Russie: il est obtus et pesant. Il aime sa jeune femme Laure comme un ours aimerait une colombe, lui passe la main dans les cheveux avec la légèreté d’un régiment de cosaques traversant une serre, la meurtrit de ses baisers, l’écrase de sa présence harcelante, éternelle. Il n’est pas plus tôt dehors qu’il revient, tant il est dévoré de l’hydre de la jalousie. Et la pauvre Laure, romanesque et poétique, se meurt de peur et de dégoût: sa mère ne la réconforte pas. A peine si un jour, un ancien ami de son mari, le fat et grotesque virtuose Troukhatcherwski, lui apporte, un peu contre le gré de Pozdnycheff, l’éploi perdu des rêves en jouant la Sonate à Kreutzer qu’elle écoute fervemment, fiévreusement, de tout son être.
Elle revit, de cette caresse de musique, et n’est plus la blanche loque veule et lasse que nous avons pleurée d’avance. Hélas! son affreux époux, plus jaloux que jamais, d’une défiance effrénée, veut l’emmener au fin fond des pires steppes: elle résiste. La défiance de l’époux devient plus atroce: il joue comme un chat-tigre avec ce rat musqué de Troukhatcherswski, le confesse, le vide, le chasse, et la malheureuse Laure, bafouée, menacée, privée de tout idéal, vide le flacon de morphine qu’elle a enlevé au virtuose! De la chambre à coucher à côté, elle prévient son mari qu’elle va mourir empoisonnée: il ne bouge pas. Elle résiste: il s’obstine. Enfin, à un dernier cri, il enfonce la porte: hélas! il n’est pas trop tard, Laure respire encore!
Hélas! oui! La désespérée guérit ou semble guérir, et l’effroyable Pozdnycheff a l’air de se laisser accabler par sa belle-mère et sa belle-sœur Véra, qui lui reprochent d’avoir poussé sa femme au suicide, mais humilié, outragé, il a son idée: il ne croit pas, ne veut pas croire que Laure a songé sérieusement à mourir: elle voulait seulement se rendre intéressante! Patience! Patience! Il se réconcilie avec sa femme, accepte même de rappeler à la maison le pianiste Troukhatcherwski. Et c’est ici que l’ironie des deux auteurs devient féroce—en marge de Tolstoï: le porteur d’idéal, le messager d’au-delà, l’archange harmonieux et passionné est un cuistre, le lâche des lâches, menteur, phraseur, toute mollesse, tout néant. Il s’installe, se vautre, se laisse aimer nonchalamment. Le mari le voit, le sert et part: il reviendra!
Il revient à l’issue d’une soirée donnée par le virtuose dans l’appartement familial—dans quel monde sommes-nous, Seigneur?—affole et chasse à nouveau l’amant qui jouait une fois de plus la Sonate à Kreutzer déjà entendue, terrorise et prête mille agonies à sa misérable épouse, l’empêche d’appeler du secours en faisant défiler devant elle des domestiques et des supplices, la réduit aux pires plaintes et aux plus dégradants mensonges avant de l’appeler à une suprême étreinte où il la serre d’un peu près sur sa rude poitrine: la pauvrette tombe étranglée, et le meurtrier essuie quelques larmes.
La férocité voulue de ce drame s’aggrave de la médiocrité des personnages: le rêve croule sous l’horreur comique de ses représentants; Laure est une nymphomane, le virtuose est un misérable, le mari est une bête féroce, les autres sont des bêtes, tout court. Il faut un peu comprendre autour et au-dessus de l’action: il y a une profondeur amère, et qui se désintéresse absolument des lois dramatiques et du public: c’est très curieux et du meilleur temps de l’Œuvre, des temps héroïques: vous y trouverez le symbole, l’outrance, le souci du style et la désespérance finale. On frémit, on applaudit, on pense. On pense peut-être un peu trop. Mais Lugné-Poé, qui joue le rôle de Troukhatcherwski, déploie une telle fantaisie compassée, une telle outrance dans la muflerie lyrique, une telle facilité de frousse et de fuite qu’on est tout réjoui et qu’on admire, en gaieté. Et c’est si triste puisque c’est la faillite du songe et de l’idéal. Arquillière—c’est le mari—est admirable de jalousie, d’inquiétude, de férocité sournoise, de barbarie absolue et meurtrière; Louis Martin et Shœffer sont excellents, sous des barbes blanches et brunes, et Luxeuil a les plus beaux favoris du monde.
Mme Favrel joue une mère éloquente, aimante, excitée et un peu naïve; Mlle Devimeur est une jeune sœur dévouée et vibrante, et Gabrielle Dorziat—Laure—sait incarner, merveilleusement, le pire ennui, la pire nostalgie, le plus grand désespoir et le plus impossible espoir: elle meurt, en plusieurs fois, avec la plus artiste vérité; elle met du mystère et de l’éternité dans la niaiserie sentimentale: c’est très beau.
Et ne nous frappons pas: cette pièce pour marionnettes, comme dit Maurice Maeterlinck, si éloquente, si dure qu’elle soit, ne tue ni l’Amour, ni la jalousie, hélas!