Entendons-nous, tout d’abord: je ne sais rien, je ne veux rien savoir du bruit qui s’est fait, depuis des années, autour de Chantecler, des millions de trompettes et de buccins qui ont sonné et fait tonner sa gloire préventive et ses plus disparates échos de sa réputation préalable d’événement national et mondial. Si l’Enéide, de Virgile, et l’Africaine, de Meyerbeer, furent moins impatiemment attendues, si la vie publique fut bouleversée et suspendue en son honneur, la faute n’en est pas à l’auteur, au poète.

M. Edmond Rostand s’est toujours fort peu soucié du décor vivant et mouvant que font les créatures humaines, en totalité, leurs opinions et leurs désirs: il arrête le monde à son horizon—et c’est beaucoup—et écoute l’Univers en s’écoutant. C’est toute bonté, toute noblesse, toute beauté, toute harmonie, toute licence, toute sévérité. Car, pour les plus petites choses, l’auteur du Bois sacré veut être parfait et parfaitement content de soi: il est son critique et son juge, et, en présence de tous les dangers, devant toutes les ruines et tous les canons, ne livrera ses actes, vers par vers, que lorsque le moindre hémistiche, la dernière syllabe, auront sonné franc à son oreille tyrannique, à son cœur obstiné, à son âme en exil.

Il ne convie pas le public: il le laisse venir, comme à regret. Son rêve, habillé et paré, frémissant, chantant, languissant, acéré, large, lumineux, léonin et félin, l’a amusé: qu’il vous amuse! Peu lui chaut! C’est un rêve qu’il eut, au hasard d’une promenade, une vision de basse-cour qui grandit, grandit, des jours et des années, au creuset démesuré du lyrisme de Rostand, de son ingéniosité minutieuse, tourbillonnante, épuisante, de sa richesse verbale infatigable, acrobatique et déconcertante, un rêve réel et irréel, réaliste et idéaliste, qui mûrit, mourut, revécut, s’éternisa, sans contrôle, au gré de la fantaisie du poète, en famille, dans des jardins de songe, des marbres, des vasques et des lis, au seuil des pays où Don Quichotte lutta contre d’effroyables géants qui se muèrent méchamment, à la fin, en ailes de moulin à vent.

Des ailes! Les voyez-vous, dans un mirage? Vous les allez voir—de près...

Les trois coups viennent d’être frappés: on va lever le rideau! «Pas encore!» Et Jean Coquelin vient réciter un prologue devant la large vague rouge drapée par Lucien Jusseaume. Un prologue? Oui! Ce n’est pas un monologue: derrière chaque vers spirituel et profond du récitant, on entend, on sent la vie vraie et simple: les cloches sonnent, les enfants vont à l’église, les gens vont au marché: c’est dimanche; la ferme—c’est une ferme—est purgée des hommes: il n’y a plus que les braves bêtes.

Les voici: elles sont gigantesques: vous vous y attendiez, n’est-ce pas? et cela ne vous trouble point. Un merle se balance et joue de sa queue dans une cage d’aigle royal; un chien tire sa chaîne dans une niche qui suffirait à un rhinocéros, et des poules, de la taille d’une cantinière de «horse-guards», gloussent précieusement. Le merle raille et le chien gronde et bénit. On s’entretient du maître et seigneur du lieu (côté volaille), le coq Chantecler, qui a l’œil et la crête, l’autorité, la puissance et l’esprit de gouvernement. Le voici qui s’approche, lentement, majestueusement, le grand-maître, sévère, mais avantageux, impérial, mais se laissant caresser. Un coup de fusil éclate: un bond—et un merveilleux faisan tombe dans la cour: plus de peur que de mal! Le bon chien Patou cachera le fugitif, poursuivi par des chiens braques qui seront trompés et égarés par le merle subtil. Mais ce n’est pas un faisan, c’est une faisane! Son plumage rouge et or est usurpé—et le bon pacha Chantecler tique et plastronne, au grand déplaisir de Patou, chien philosophe et chaste. Le merle, homme du monde, est allé prévenir la pintade, qui tient un salon académique, de l’arrivée miraculeuse d’une faisane écarlate et diaprée dans ses murs, et la snobinette pintade veut avoir à une de ses réceptions du lundi cette oiselle d’élite. Elle l’invite et, du même coup, invite le coq dédaigneux et réservé, qui refuse. Et Chantecler couche ses poules, veille de haut sur le soir qui tombe, sur la paix de son royaume, empêche les poussins d’aller à l’aventure. Hélas! il est amoureux, amoureux de la faisane, qui fait sa sucrée, qui veut le faire marcher et l’entraîner chez la pintade! Il n’ira pas! il n’ira pas! La nuit tombe tout à fait et le coucou sonne et s’éveille, cependant que des oiseaux de nuit répondent à sa chanson et se coalisent.

Ils se coalisent tout à fait. Ils sont là, en pleine nuit, répondant à un appel de mal et de crime, en allumant, à tour de rôle, leurs yeux d’or fauve, de feu d’enfer, de vert-de-gris, de soufre vert: il y a là des grands-ducs plus ou moins petits, le petit scrops, le chat-huant: ils ont admis le merle et la taupe et le chat. Ils conspirent suivant les règles, échangent leurs chants de guerre et d’extermination, leur haine frénétique de la lumière, du jour et de la beauté, crachent des yeux et du bec, exhalent leur férocité et, si j’ose dire, leur obscurantisme effréné: il leur faut tuer le coq Chantecler qui aime le soleil, qui est majestueux et aimé—et le petit scrops a un moyen: il ouvrira la volière où un amateur a enfermé cent espèces de coqs exotiques—et parmi eux un coq de combat armé d’éperons d’acier: il s’agit seulement de faire paraître Chantecler au five o’clock de la pintade.

Un cocorico tout faible trouble le conciliabule: les oiseaux nocturnes s’égaillent: le jour va venir et aveugler leurs yeux métalliques. Et Chantecler paraît. Il n’est pas seul: la faisane sautille devant lui, mutine et rebelle. Le coq reste galant, mais il n’a pas le cœur à la bagatelle: il est à son devoir. Mais, passionné, il avoue à la faisane le secret qu’aucune de ses poules n’a pu lui arracher, son secret plus que royal, mieux que divin: c’est lui—il en est honteux—qui, entrant fortement ses ongles dans l’humus qu’il s’agit de féconder, dresse sa tête dans le ciel, chasse d’un cocorico les ténèbres, place par place, de la plaine et du mont, fait disparaître le rideau d’ombre tissé sur la métairie et les prés, éloigne—sans les éteindre—les étoiles, fait lever, ici et là, le soleil joyeux et nourricier, revêt la terre de labeur et de joie; c’est lui qui éveille le ciel et le sol, c’est lui la clef sonore de la vie—et il s’y tue puissamment, harmonieusement! Il donne, au fur et à mesure de ses cris lyriques, la preuve de son quotidien miracle—et la faisane est transportée d’un enthousiasme de catéchumène voluptueuse.

Hélas! elle va chez la pintade! Chantecler ne l’y suivra pas!

Si! Le pauvre merle le félicite si maladroitement, l’admire tellement en baladin, là où il voulut être dieu, qu’il ira chez la péronelle! Il y a du danger, une conjuration, un assassin, la lutte, enfin, la lutte! Il y va, de ce pas!