Et nous voici chez la pintade, dans un potager. C’est la grande, grande réception: les oiseaux les plus huppés, les plus grands—jars et oies—se rencontrent avec les hôtes les plus illustres, les plus exotiques, les plus inespérés, coqs d’Inde, d’Astrakan, des Hébrides, avec des queues immenses ou absentes, des plumages effarants: la pintade ne se tient pas de joie et exulte d’orgueil. Chantecler vient, pour la faisane—et le risque de mort. Hautainement modeste, rudement simple, il dit son fait au paon fort prétentieux, décadent, allitératif, aigu et péremptoire, défend la rose contre ces coqs en pâte et artificiels, la France contre tout, entreprend le combat, au nom de la rose, envers le coq de combat, et au moment où il est harassé, où il va mourir, défendant toute cette assemblée persifleuse et lâche contre un épervier qui pointe, il reprend courage et vigueur, sort vainqueur de la lutte, prouve longuement au merle qu’il n’a ni parisianisme ni légèreté et, faisant claquer ses plumes, quittant un monde d’envie, de papotage et de haineuse médiocrité, s’en va, comme Alceste, au désert—ou plutôt il suit la faisane dans la forêt libre, dans la forêt immense.

Hélas! c’est une bien étroite forêt! (Vous pensez! avec l’échelle! des lapins de deux mètres, des champignons d’une toise!) La nuit, la libre et merveilleuse nuit des bois s’épand sur la Nature. Le coq et la faisane vaquent à leurs amours. Mais il y a des embûches ici et là: un filet de braconnier, des pièges. Un lapin dort en rêvant tout haut; les oiseaux se rappellent leur grand frère saint François d’Assise,—et une humanité inassoupie veille sur le sommeil des êtres. Un seul des habitants, le passager Chantecler, se souvient du jour qu’il doit éveiller, à l’insu de sa compagne la faisane, reçoit le fidèle Patou, téléphone au merle dans les liserons. On va l’endormir. La faisane est jalouse: des crapauds viennent choisir le coq pour roi, lui offrent un banquet contre le rossignol monotone. Mais, dès qu’il a entendu le chant du rossignol, Chantecler est ravi et indigné. Il y a dans la forêt la même méchanceté qu’au potager! Les batraciens conspirent contre la plus suave harmonie! Mais, à écouter le rossignol, à converser avec lui, à travers le sublime, à laisser tuer l’oiseau merveilleux par une balle imbécile, il a laissé le soleil se lever sans l’avoir appelé! La faisane, femelle orgueilleuse et avide, triomphe. Mais non! Le coq n’abdique pas! Il est resté de son chant dans les airs. Il retournera à son poulailler, malgré vent et marée; la faisane se laissera prendre pour le suivre, humble et captive; la vie, le travail, la lumière vivront, et, si Chantecler n’éveille plus le soleil, il éveillera les hommes de labeur: une mélancolie active, aimante et fière régnera sur le monde.

C’est consolant, triste, un peu précipité et confus. Il n’y a pas là la Mort qu’aime d’amour Edmond Rostand et qui est nécessaire à son amour fervent de la vie: c’est un peu hésitant, un peu bourgeois. C’est la conclusion logique d’une pièce qui n’est pas «du théâtre», où le troisième acte, trop personnel, trop littéraire, tout en facettes, en allusions, en caricatures, en agressions directes, en jeux de mots, en coq-à-l’âne, en allitérations, en calembours dignes du marquis de Bièvre et de Commerson, a semblé bien long et bien lointain, où la fantaisie règne sans fin, où le caprice et l’inspiration, le développement, le morceau de bravoure ne souffrent pas de limite, où tout est pailleté, pointillé, feuilleté, ciselé, haché menu dans un délice endiablé, dans un délire d’azur!

Il est bien difficile de démêler, en quelques heures, le symbole d’une pièce qui a été établie, défaite et refaite pendant des années: nous y pouvons saluer l’amour de la nation, de la clarté, le mépris du persiflage, l’horreur de la haine et de l’envie en matière de littérature, la plus belle générosité et le plus gratuit amour de la simplicité. C’est fort éloquent, séduisant, imprévu, émouvant.

Mille cris, mille bruits, des millions de plumes, du sublime, de la drôlerie, de la poésie à foison, un entassement de gemmes plaisantes et vivantes, d’humour ailé et surailé, une invention trop facile et trop subtile, jaillissante et renaissante, un paradoxe espiègle, profond, serti de beautés éternelles, de l’Esope-Platon, de l’Aristophane-Byron, du La Fontaine-Hugo, du Jules Renard-Grandville, voilà le tableau de cette chasse aux étoiles et au soleil.

C’est de la féerie un peu amère, c’est du travesti, ce n’est pas «l’ample comédie» de La Fontaine, ce n’est pas le microcosme, ce n’est pas la goutte d’eau où l’univers est enclos tout entier, passé et futur, dans un reflet et des microbes, c’est la goutte d’eau de Cagliostro, un peu truquée, mais si riche et si prophétique!

Quand le public aura secoué un reste de stupeur, il sera charmé, séduit,—pour longtemps! Il y a de si beaux décors d’Amable, de Paquereau, de Jusseaume, ce tapissier du Rêve! Il y a des costumes des Mille et une Nuits! Il y a la conviction touchante et léchante du chien Patou, Jean Coquelin; il y a le prestige profond, sonore en dedans, tout en nuances, de Guitry-Chantecler, qui joue en coq du Walhalla; il y a la malice délicieuse et incessante du parfait merle Galipaux, la majesté aiguë du paon Dauchy, la cruauté luisante des nocturnes Dorival, Mosnier, Renoir, les plus bavants crapauds, les coqs les plus somptueux, un pivert de l’Académie—et quels jars, quels chapons, quels canards!

Et si Mme Simone, enfiévrée, alliciante, puis dévouée, ne sait pas fort parfaitement dire le vers, elle est merveilleuse et pathétique d’allure et de costume; Mmes de Raisy, Frédérique, Lorsy, Henner sont les poules les plus grassouillettes et les mieux disantes; Mme Leriche est exquise, hilarante, tout comique et toute finesse dans le personnage de la Pintade, et Marthe Mellot—le Rossignol—qu’on ne voit pas, qu’on entend de tout son cœur, qu’on écoute de toute son âme, a une voix de nuit, de ciel, de futur où il y a toute nostalgie et toute espérance, toute harmonie et toute pensée: c’est de la plus pure beauté.

BOUFFES-PARISIENS (Cora Laparcerie).—Gaby, comédie en trois actes de M. Georges Thurner.