Mme Cora Laparcerie a le plus joli esprit et la plus fine fantaisie: après les éclatantes débauches d’esprit et de chair de cette triomphale Lysistrata, elle nous donne une pièce d’une moralité mieux qu’exemplaire, d’une tonalité plus que discrète, d’un agrément janséniste. Mais n’est-ce point un spectacle de saison et ne sommes-nous pas en carême?
Gaby, c’est Mme Rondet, la jeune, charmante et parfaite épouse d’un industriel de province un peu lourd. Parisienne, musicienne, instruite, élégante, elle est un peu étranglée dans ses désirs et ses aspirations: elle n’a qu’un décor étroit, un entourage de braves gens un peu trop braves et trop simplets, de bellâtres trop stupides; elle ne s’ennuie pas, cependant, puisqu’elle est mère de famille. Pourquoi faut-il qu’un jeune homme séduisant et irrésistible, le jeune docteur Jean Séguin, revienne, sans le faire exprès, de Paris pour lui rapporter l’air, l’enivrement, le je ne sais quoi de la capitale? Car il paraît qu’il y a encore une épidémie de parisine en province, et je l’ignorais! Pourquoi faut-il que ce Jean ait rendu à Gaby un service signalé en chemin de fer, dans ces chemins de fer où l’on tue? Pourquoi faut-il qu’il ait la plus grande élévation d’esprit, le cœur le plus réservé et le plus sincère, qu’il avoue son amour malgré lui et qu’il ne devienne pressant que parce qu’il est oppressé du sentiment de l’impossible? C’est un assaut d’éloquence, de passion qui implore, de tendresse qui refuse: rien n’est plus honnête, c’est de l’héroïsme de sous-préfecture.
Hélas! L’amour triomphera, un instant, du moins! Dans sa maison paternelle, Jean se laisse arracher son secret par le vieux médecin Séguin, son père; par son admirable maman: désolation, objurgations! Mais voici Gaby elle-même, qui, si bonne mère, si merveilleuse épouse, inestimable perle de la petite ville, apporte avec elle et en elle tous les germes de corruption: la vieille Mme Séguin, bouleversée et maudissante, ne tarde pas à éprouver sa séduction et elle bénirait peut-être cet adultère!...
Mais le troisième acte est là—et un peu là!—pour tout remettre en place et pour attester la victoire de la Vertu. Car, au moment où Gaby va abandonner sa petite fille et chercher, sous d’autres cieux, en compagnie de Jean, les plus coupables et les plus traditionnelles délices, voici Rondet, qu’on a déjà vu rôder à l’acte précédent. Sait-il? ne sait-il pas? Mystère! Mais ce bourgeois brutal et sans raffinement, ce provincial épais parle si bien au séducteur honteux, exprime en termes si inspirés, si touchants, si émouvants son amour pour sa femme, sa croyance en elle, son estime, son besoin d’elle, que le charme coupable est rompu. Gaby, toute prête à partir, ne se laissera pas enlever.
A l’austère devoir pieusement fidèle,
elle filera la laine et gardera la maison. Son rêve de liberté et de large amour, Paris et le reste, ce seront d’obscurs souvenirs; elle fera litière, si j’ose dire, de sa beauté et de la jeunesse; bourgeoise bourgeoisante, elle ne régnera que sur sa petite ville, sur sa fille et son époux. Jean se mariera ailleurs. Et voilà!
C’est très gentil et très sympathique, pas très nouveau, un peu trop en demi-teinte et en nuances, plus fait pour le roman que pour le théâtre, un peu uni, mais très honorable.
M. Henry Roussel (Jean) a de la fougue, de l’émotion, de la conviction, une flamme grise et la plus édifiante contrition; M. Gaston Dubosc (Rondet) est un mari pathétique, énigmatique, rude et sensible; M. Hasti (le docteur Séguin) a eu la coquetterie de laisser son genre hilarant et d’interpréter non sans grandeur un rôle de composition; M. Pierre Achard est élégant; Mme Marie Laure (Mme Séguin) est sincère, attendrie, apeurée, émouvante, et Mme Cora Laparcerie-Richepin (Gaby) déploie toute la gamme de son charme, de sa voix harmonieuse dans toutes les nuances de la majesté, de la gentillesse, de l’inquiétude, de l’hésitation, de l’abandon, de la reprise, de la résignation.
11 février 1910.