THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.—Antar, pièce en cinq actes, en vers, de M. Chekri-Ganem, musique de Rimsky-Korsakow.
Il y a du bon, dirait Georges Courteline, pour le lyrisme, l’héroïsme et la lumière; ce n’est plus, de théâtre en théâtre, que force, vaillance et chevalerie; au Vaudeville, la Barricade, démolie quelques jours par l’inondation, enseigne plus violemment que jamais un courage civique et bourgeois; à la Porte-Saint-Martin, Chantecler clame sa foi et son orgueil, et voici que le second Théâtre-Français fait venir, à grands frais, de l’Orient de mirage et de magie, la légende la plus brave et la plus claire, la plus claironnante, la plus fière et la plus dolente, roidie d’enthousiasme et parfumée d’amour, parée de poésie pensante et guerrière, fleurie de roses et de fer, enveloppée d’une musique ailée, sonnante, voluptueuse et rauque.
Antar est une épopée élégiaque, un conte d’azur et de pourpre, un drame profond: M. Chekri-Ganem, par une touchante courtoisie envers sa seconde ou sa troisième patrie, a écrit sa pièce en vers français, qui ont de la couleur, de l’énergie, de la grâce, qui ont souvent la plus classique beauté et sont rarement inférieurs aux vers de comédie d’Augier, de Pailleron, de Doucet, de Legouvé et du très regretté Casimir Delavigne.
Il est à peu près inutile de résumer le sujet d’Antar, cette rapsodie éternelle où les Arabes ont condensé leur rêve éclatant et leur action frénétique, leur sensualité brillante et cavalcadante, leur soif de chansons et de sang, leur besoin de sentiment berceur et de gloire équestre; le maître Dinet a, depuis des années, traduit en admirable peinture bleue les exploits du héros.
Même avec toute l’exaltation de son atavisme, M. Chekri-Ganem ne pouvait offrir, sur une scène, les combats singuliers et multipliés, les assauts, les dévouements d’Antar, chevalier errant, pâtre génial, poète au désert et dans la mêlée, faiseur de miracles, et quelque peu mythe solaire; il l’a humanisé, a remplacé les batailles par des récits; c’est un raccourci éloquent, vertigineux, un peu philosophique et lent, mais d’une radieuse et généreuse beauté.
Nous voyons donc, en des temps très anciens, des hordes d’Arabie, pâtres à bâtons, pasteurs improvisés soldats, amener un captif: c’est le chef Zobéir, qui pressurait les peuples et avait enlevé Abla, la fille de l’émir Malek: Zobéir a été défait et pris par un étrange sang-mêlé, à la fois parent de l’émir et très plébéien, Antar, paresseux et musard, qui s’est avisé de faire la guerre et de vaincre: pourquoi? Son triomphe est agréable à son frère Sheyboub, à ses frères les bergers, au peuple, dont il est: il est dur au paresseux émir Malek, au sinistre jeune émir Amarat; lorsqu’il vient, bondissant, timide et joyeux, très subtil et très ingénu, demander sa récompense, lorsque, sous les murmures des bergers, le vieux Malek est obligé de lui accorder la main de celle qu’il a sauvée, on lui impose d’impossibles épreuves: qu’il apporte une couronne plus introuvable que la Toison d’or, qu’il s’empare de la Perse invincible. Antar accepte: le génie n’est-il pas un, poétique et militaire, et, les ailes de l’Amour et du Désir aidant, n’a-t-il pas à lui la terre et les cieux? Il va!
Cinq ans ont passé—sans nouvelles. Amarat presse le faible Malek de lui donner sa fille Abla, restée sans emploi; mais une rumeur approche: Antar est vivant. Antar a défait les monstres réels et irréels, accompli tous les prodiges; Amarat ne peut plus que le faire tuer traîtreusement par Zobéir, aveugle, qui croit avoir eu les yeux crevés par l’ordre d’Antar. Et le voici, Antar, modeste dans sa gloire quasi divine, toujours fin poète, amoureux forcené; il rassure sa fidèle amante qui a peur d’avoir vieilli; souffre impatiemment les fêtes, fantasias, diffas et danses qu’on lui prodigue à l’occasion de ses noces qu’on ne peut plus différer: l’amour, bien, très bien, et la guerre! Il y a des ennemis, tout près, à combattre; il a besoin de sa femme—et de son monde.
Hélas! il a des ennemis plus proches! Sa première nuit d’amour est fatale: Zobéir, qui le reconnaît à sa voix, lui décoche une flèche empoisonnée. Zobéir meurt dans l’impénitence finale du désespoir, en apprenant que jamais Antar n’aurait consenti à lui ravir la lumière du jour; mais Antar, le grand et pur Antar, n’en mourra pas moins: il meurt à cheval, sans faire semblant: il accepte la fatalité, mais il ne faut pas que sa femme Abla soit triste, il faut que ses soldats partent sous son ombre vivante pour avoir la confiance qui guide et la vaillance qui triomphe. Debout sur son cheval de lumière, contenu par son armure, abaissant insensiblement les yeux sous son casque qui étincelle, Antar meurt sans mourir. Qu’est-ce qu’un trépas terrestre? Ses ennemis d’ici et d’ailleurs le croiront, le sauront toujours vivant!
C’est d’une majesté martiale dans la mélancolie. Et, en somme, c’est très sobre et très haut.
André Antoine a habillé cette sirvente-cantilène de décors simples et grandioses, de ces foules bigarrées, criantes et souples dont il a le secret, d’un cheval hiératique, d’un serpent géant et de danses où Mlle Napierkowska se vêt de pourpre changeante, de rubis pâlissant et éclatant, d’améthyste fondante, dans des gestes d’une souplesse de forêt vierge, d’une harmonie d’elfe, d’une science de houri et de péri.