C’est un spectacle de splendeur tragique, d’exotisme sans âge, avec une musique célèbre que Gabriel Pierné dirige avec feu. Mais le feu est partout: Mme Ventura (Abla) est embrasée de l’Aurore et du Désir; Mmes Céliat et Colona Romanno flambent harmonieusement; M. Bernard (Sheyboub) tonne et fume, même alors qu’il raille; MM. Coste, Denis d’Inès, Bacqué, Chambreuil, sont autant de tisons, d’étincelles ou de profonds fumerons sous la cendre; M. Grétillat (Amarat), bout de haine sournoise et tâche mal à éteindre sa colère orgueilleuse; M. Desfontaines (l’aveugle Zobéir) est consumé du feu intérieur qui jaillit—et comment! Enfin, Joubé (Antar) est la flamme même, flamme de pensée, flamme d’activité, flamme d’amour: il rayonne, consume, est consumé, irradie en expirant, est toute éloquence, toute sincérité, toute poésie. Saluons l’éclatante et féconde révélation d’un grand et sincère artiste tragique et lyrique.
COMÉDIE-FRANÇAISE.—Boubouroche, pièce en deux actes, en prose, de M. Georges Courteline (première représentation à ce théâtre); l’Imprévu, pièce en deux actes, en prose, de M. Victor Margueritte; le Peintre exigeant, comédie en un acte, en prose, de M. Tristan Bernard.
Georges Courteline est chez lui dans la maison de Molière. C’était son droit et son devoir d’y amener un de ses meilleurs amis, le gros Boubouroche, avec sa maîtresse Adèle, ses camarades de café, sans parler du café lui-même. Ce déménagement, périlleux comme tous les déménagements, a fort bien réussi. Ce drame intime et universel, d’une saveur si profonde et d’une joie si amère, cette satire débordante de bonté, de pitié, d’une observation comme mouillée et d’un comique abondant, classique, humain et gentiment surhumain, cette coupe de vie et de vérité où tous les mots, toutes les situations, toutes les secondes de silence portent en plein joie, en plein souvenir, en pleine réflexion et en plein cœur, ce chef-d’œuvre, donc, a retrouvé sur la scène du Théâtre-Français son triomphe coutumier, inévitable et fécond.
Je n’ai pas à rappeler l’épisode, l’acte du café où Ernest Boubouroche étale, entre une manille et un manillon, son cœur généreux et son âme exquise, et où un vieux monsieur de malheur, délateur et prétentieux, vient souffler sur sa candeur, sa confiance et sa molle naïveté et jeter le soupçon en sa sérénité massive et secourable. Tout le monde a sous les yeux et dans les oreilles le second acte où l’infidèle Adèle prouve clair comme le jour à Boubouroche qu’elle est innocente, que le jeune homme trouvé dans une armoire n’est qu’un secret de famille et qu’on ne peut se mettre martel en tête pour un monsieur qu’on ne connaît même pas! Triomphe de la rouerie, de la perversité, de l’inconscience féminine—car Adèle finit par être de bonne foi! Et, Adèle, c’est Mme Lara, admirable de naturel, de tranquillité presque gnangnan, de cruauté douce, d’éloquence bourgeoise, de calme au bord du précipice; Dehelly est un placide gigolo-gentilhomme; Siblot est un vieux monsieur bien disant, patelin, archaïque et canaille à souhait; Décard est parfait en garçon de café qui bâille, et Silvain (Boubouroche) cartonne, bedonne, biberonne, plastronne, crie et pleure comme un homme: il joue de tout son cœur, au naturel, et est formidable et pitoyable. Ah! qu’il est triste que Catulle Mendès n’ait pas vu cette vivante apothéose de Courteline qu’il avait si heureusement sacré prince des jeunes poètes comiques!
L’Imprévu est un drame plus noir. Dans un château des bords de la Loire, parmi des snobs mâles et femelles, plus ou moins méchants et vicieux, vibrent et souffrent deux femmes et deux hommes; le docteur Vigneul aime Hélène Ravenel, qui l’adore; Mme Vigneul adore Jacques d’Amblize, qui l’aime. Mais Pierre Vigneul et Hélène ne se sont pas avoué leur secret, tandis que Jacques et Denise Vigneul sont amant et maîtresse. Très nobles tous deux, ils sont décidés à partir ensemble, à ne plus se joindre de nuit, furtivement—leurs châteaux sont voisins—à être, pour toujours, l’un à l’autre. Pour toujours! Hélas! Dans un dernier rendez-vous, au moment où elle a engagé l’éternité de son amour, Denise entre dans l’éternité pour tout de bon: fébrile, énervée, brisée par sa passion, elle succombe à une embolie, au seuil de la chambre à coucher.
Et c’est épouvantable, atroce! A peine si Jacques, anéanti, a pu faire prévenir par sa vieille nourrice la vaillante et admirable Hélène—et déjà le docteur Vigneul est là, hagard, flairant le malheur et la honte. Il trouve le cadavre de sa femme, s’abat, se relève, effroyable! Alors... alors, défaillante et sublime, Hélène Ravenel a une invention désespérée: elle s’accuse: c’était elle qui était la maîtresse de Jacques, et si Denise est morte, c’est en venant la chercher précipitamment, et de l’émotion d’avoir surpris une scène violente! Pierre touche au fond même de la douleur! Et Hélène, donc! Ils s’aimaient et il est contraint de la mépriser, de ne plus la voir: elle incarne l’horreur même, puisque sa faute, son crime ont tué Denise! C’est l’abîme. Mais Jacques n’y tient plus: il n’accepte pas ce sacrifice; il salit justement la morte, pour sauver les probes vivants! Pierre et Hélène seront heureux dans la douleur, puis dans la joie. Et tous se courbent sous la fatalité. Le rideau tombe.
Les lecteurs de ce journal connaissent assez la générosité, la délicatesse, la courageuse sentimentalité de Victor Margueritte pour que je n’insiste pas sur les qualités de cœur et de style, sur la finesse et la subtilité un peu ténue et rapide de cette pièce, qui, comme son titre l’indique, surprend un peu—mais veut-elle mieux? Elle se passe dans un monde un peu étrange, où Mlles Gabrielle Robinne et Provost, délicieuses, MM. Grandval et Le Roy s’agitent de leur mieux, et où Mme Lherbay est parfaite de dévouement. M. Raphaël Duflos (Vigneul) est douloureux et passionné; M. Dessonnes (Jacques) a de la grâce, de l’accent, de la fatalité, du désespoir et je ne sais quel morne courage; quant à Mmes Leconte et Berthe Cerny, elles rivalisent de tact dans la tendresse et l’émotion, de charme dans la vie et dans la mort; Cerny (Hélène), héroïque et vibrante d’amour contenu, souveraine dans la honte imméritée et le sacrifice; Leconte (Denise), tremblante de passion, suivie dans la caresse, touchante, admirable, et se brisant toute comme une viole précieuse et une harpe éolienne, harmonieusement!...
Assez pleuré! Voici le Peintre exigeant, de Tristan Bernard. Et qu’il est exigeant, le gaillard! Sans plaques, sans croix, sans médaille d’honneur et sans prestance, cagneux, gibbeux, nain et glabre, malpropre et inélégant, le sieur Hotzeplotz s’est imposé aux époux Gomois comme portraitiste officiel parce qu’il a du génie, étant étrange et surtout étranger, comme dit le divin Rostand. Sous couleur de mieux étudier philosophiquement la physionomie de ses honnêtes hôtes, il déboise et saccage leur domaine, démolit les meubles, fait déshabiller complètement leur femme de chambre, prodigue les observations les plus désobligeantes et les grossièretés les plus cruelles. C’est le dernier des tyrans—et les Gomois, terrorisés, obéissent par snobisme. Est-ce encore Sire du bon Lavedan? Eh! oui! Car Hotzeplotz n’est pas méchant: ce n’est ni un coquin, ni une gouape, c’est un fou. Fou d’orgueil, fou de faux art! Mais gentil et tutélaire! Alors qu’il pourrait épouser la charmante Lucie Gomois, il la fait donner, la donne à un petit imbécile de cousin pour qu’elle reprenne le sourire, qu’elle redevienne le sourire qu’elle était, pour pouvoir l’éterniser sur une toile définitive. Après quoi, il s’émeut du bras d’un ouvrier qui décloue une tapisserie, et pour pouvoir mieux rendre ce bras, qui est tout l’effort, toute la peine du prolétariat, il chasse tout le monde de ses yeux, du jardin, de la propriété, de l’univers: il est le Rêve et l’Illusion.
C’est extrêmement divertissant. M. Georges Berr est inénarrable: cet Hotzeplotz qu’il nous présente, narquois, cassant, convaincu, implacable, est plus qu’une caricature: il règne, plane, voltige, soigne une toile comme avec une flèche caraïbe: c’est un sauvage d’art, un Aïssaoua et un Groenlandais. M. Siblot (Gomois) est ahuri et déférent à pleurer, M. Grandval est pathétiquement insignifiant et MM. Hamel et Lafon sont très bons. Mme Thérèse Kolb est enthousiaste dans la résignation, Mlle Yvonne Lifraud pleure exquisement et sourit comme une rose, Mlle Dussane a deux mots à dire, mélodieusement, et un carré d’âme à montrer, bien en chair.