Et Tristan Bernard, qui n’a pas voulu faire la satire des impressionnistes, pointillistes et intentionnistes, qui a été l’ami de Vuillard, de Bonnard, de Lautrec, de Vallotton, de Rippl Ronaï et de Peské, nous donne une joyeuse et bonne leçon: c’est—ou ce sera—de l’histoire et restera, avec Boubouroche, au répertoire, au musée de la Comédie-Française.

21 février 1910.

THÉATRE DU GYMNASE-DRAMATIQUE.—La Vierge folle, pièce en quatre actes, de M. Henry Bataille.

La belle chose!

Dans l’acclamation unanime, dans le long émoi de cette foule saisie, conquise, écoutant de toutes ses oreilles et, si j’ose dire, de toutes ses entrailles, dans le respect d’une salle mal disposée devant une parole inattendue de vérité et de grandeur, dans le culte soudain de Parisiennes et de Parisiens en présence d’une révélation de douleur et de grâce divine, dans l’enthousiasme religieux, un peu étranglé d’angoisse, d’une quasi-élite sceptique admise en un vivant sanctuaire de sensibilité et de sublimité, il y avait une sorte de miracle, le plus rare et le plus haut: c’est que la Vierge folle, ce drame si puissant, si serré, si direct est, avant tout, une pièce de poète; c’est que, remontant le courant de ses triomphes de théâtre, Henry Bataille, retrouvant toute sa poésie, fondait ensemble son âme lyrique et élégiaque, sa mélancolie et sa tendresse secrète, son génie de l’inconscient et de l’inexprimé, sa pudeur et sa fougue, son horreur et sa passion, et qu’il nous apparaissait, tout d’un coup, avec tous ses dons et dans toute sa force, en tragédie, en mélodie, en monodie.

C’est que, en exprimant, en épuisant son cœur tourmenté et harmonieux, l’incomparable récitante de Baudelaire et de Mallarmé a apporté à son auteur la suavité et la vérité, et que le drame cruel et terrible a pris à la poésie quelque chose d’éternel et d’auguste, de nouveau et de classique, d’humain et de divin, un délice amer et puissant, l’aile de la fatalité et l’aile de l’obstiné sacrifice.

Les lecteurs de ce livre excuseront ce préambule et cette sorte d’ouverture: j’ai voulu seulement leur donner la physionomie, le portrait sincère, le crayon d’une représentation historique et unique qui aura des lendemains, par centaines, d’une émotion, d’une admiration, d’une fièvre qui, sans parler des vagues d’applaudissements, mettaient dans tous les yeux les plus nobles larmes.

Au triomphe, maintenant!

Personne n’est plus malheureux que le duc de Charance: il souffre dans son orgueil et dans sa race; il confie à l’abbé Roux, ancien précepteur de son fils, sa honte de père: sa fille Diane, si belle et si pure, a été abominablement souillée, à dix-huit ans, par un quadragénaire, l’illustre avocat Marcel Armaury: elle a été sa maîtresse, et le demeure. Des lettres enflammées et précises l’attestent. Que faire? L’abbé n’hésite pas: il faut éviter le scandale, enfermer l’enfant coupable dans un in pace lointain, la réduire par les humiliations et les austérités, lui raser la tête et extirper d’elle toute idée charnelle et mondaine. La duchesse, qui est frivole, tremble mais accepte. La jeune Diane accepte un peu moins. Mais, auparavant, il faut se débarrasser de l’effroyable séducteur: qu’on ne le revoie plus, plus jamais! Avec une simplicité de caste, le duc suppose que la femme d’Armaury—car Armaury est marié—a couvert ses amours infâmes. Il l’a convoquée: la voici. La voici, confiante, souriante, affectueuse. On la glace d’un accueil outrageant, on lui montre les lettres atroces, et la malheureuse, blessée dans ce qu’elle a de plus cher et de plus secret, s’épouvante et s’affaisse, si bien que M. de Charance, tout à l’outrage fait à sa maison, a une sorte de pitié, sans songer à l’abominable et mortelle blessure de l’épouse qui s’en va, s’en va! Non, certes! on n’entendra plus parler d’Armaury! Elle le gardera si loin, si loin! Et il n’y a plus qu’à s’expliquer avec l’enfant perdue, cette Diane, hier encore Dianette, qui reste têtue et fière, fin de race et obstinée dans le crime, femme-enfant et démon-né, qui avoue gentiment des horreurs et ne veut pas de châtiments, qui, jetée à genoux par son père qui l’appelle «saleté», ne se rend pas, et à qui il faut des supplications pour murmurer, d’une voix absente, qu’elle ira au couvent.