Elle n’ira pas. Nous la retrouvons, au deuxième acte, dans le bureau de l’avocat, à son cou. Elle s’est enfuie, avec sa femme de chambre et deux valises. Elle est toute joyeuse, toute en mots d’oiseau, toute en gentillesses, toute en caresses. On va partir: voilà! Où? Qu’importe? Elle s’est donnée; elle se sacrifie. Que Marcel sacrifie sa situation, ses clients, son avenir, son honneur, la dignité du conseil de l’Ordre dont il fait partie, qu’est cela? Vivre, jouir de la vie, se bécoter comme des pigeonneaux, n’est-ce pas le rêve? L’auto va venir et ce sera le voyage au pays du Tendre, le saut dans l’infini! Mais voici un coup de sonnette: c’est Mme Armaury, Fanny, qui accourt. Elle a reçu une lettre anonyme: elle sait tout. Sans se laisser prendre aux mensonges puérils de son époux, elle enferme Diane, confond l’infidèle, le supplie de renoncer à son projet insensé, le presse, l’implore. Hélas! voici le danger qui accourt: le frère de Diane, le saint-cyrien en délire Gaston de Charance a reçu, lui aussi, une lettre anonyme et accourt. Sublime, Fanny fait croire au visiteur imprévu qu’elle est là depuis longtemps, qu’elle sert de secrétaire à son mari, le confond et le raille et lui présente un Armaury plus innocent que le lis le plus pur. Mais la passion veille et gronde: quand tout est arrangé, la trompe de l’auto rugit comme le cor de Don Luis de Silva. Marcel vivant, Marcel sauvé n’a plus qu’une idée: la clef, la clef, dont Fanny a bouclé Diane, la clef d’aventure et de volupté. Il la demande, affreusement, à voix basse, tandis que l’épouse rédemptrice amuse l’ennemi. Et, bouleversée et souriante, hésitante et fataliste, Fanny ne veut pas entendre: enfin, elle cède et tente l’épreuve. Horreur! L’auto part à toute vitesse: Armaury a trahi, abandonné son admirable compagne qui s’abat en gémissant, en avouant sa torture et sa misère et qui s’alliera aux Charance pour une vengeance éclatante et désespérée.
Et, après ces deux actes de mouvement, de sentiment aigu et dévorant, voici le troisième acte, l’admirable et surhumain troisième acte. C’est à Londres, dans un grand hôtel. Marcel est traqué. Insulté par Gaston de Charance, il a refusé de se battre. Il veut vivre, garder et défendre sa débile proie. On lui dépêche un ambassadeur, l’abbé Roux, qui échoue puisqu’il parle d’intérêts là où il s’agit de passion, qui discute, qui oppose l’idéal divin à la volonté et qui n’est pas de force, armé d’au-delà, avec un adversaire qui est libéré de toute croyance. Mais voici Fanny qui veut s’indigner et qui ne trouve pas de reproche, Fanny qui n’est pas morte du coup terrible que lui a porté la fuite de son mari et qui est là, toute simple, toute petite, toute malheureuse.
Mais comment rendre son discours, si simple et d’un lyrisme terre à terre et éthéré? Comment rendre toute la tristesse, toute l’étreinte de mots, tout l’éploi, tout l’envol de cette femme qui dit à son mari qu’il ne l’a jamais aimée, jamais désirée charnellement, qu’elle le sait, qu’elle en a toujours souffert et que son amour à elle, oh! son amour, dépasse l’univers et les cieux, qu’elle est sa chose et sa part de paradis ici-bas, qu’elle ne lui demande que de revenir à elle un jour, plus tard, n’importe quand, blessé, malade, vieilli, pour qu’elle ait au moins une espérance, une image de piété, un réconfort, une illusion, quelque chose qui soit à elle, dans la réalité ou l’illumination. Et c’est si touchant, si pur dans le vain désir, si ange gardien et si femme, si humble et si grand qu’il n’y a rien de plus beau et de plus saint: c’est une élégie et une hymne, un lamento et un cantique; on a envie de crier—et l’on ne peut que pleurer, en communion. Quand elle évoque ses espoirs de jeunesse taris et son pauvre espoir vacillant de recueillir un vieillard flétri en restant la même, elle fait passer par toute la salle et par delà le théâtre, dans l’infini, le souffle de l’amour malgré tout, indestructible et invincible. Et de quel cœur, après avoir chassé son mari lourd d’amour honteux et trouble, pressé de retrouver sa pauvre petite amante, de quel cœur Fanny pourra fouailler et chasser ces Charance qui ne pensent pas à sa détresse à elle, qui ne songent qu’à leur souillure à eux, qui ne conviennent même pas de la perversion et des dispositions spéciales de la jeune Diane au vice! Et de quel cœur, après le départ des chasseurs dépités dont elle s’est séparée, elle s’évanouira, anéantie, après avoir été courageuse, dolente, sublime et furieuse, après avoir sauvé l’infidèle, heureuse de tomber en son nom, dans son image, pour lui.
Mais son œuvre n’est pas terminé. La précaire et violente volupté de Diane et de Marcel se précipite dans les transes: Marcel ne veut pas avoir peur et Diane ne veut pas laisser son amant aux dangers. Elle a, en outre, des ressouvenirs de son éducation religieuse, entre deux baisers en argot, et une veilleuse lui rappelle les vierges folles qui dissipèrent l’huile de la lampe, n’assisteront pas au festin divin et ne verront pas la face de l’Époux. Et Fanny surviendra encore pour apprendre à son triste époux qu’il est guetté dans la maison, dans le couloir mêmes, pour recevoir le terrible Gaston qui s’est glissé dans l’appartement et qui clame, qui injurie le séducteur, qui l’appelle, qui le fait venir. Mais ce n’est pas Marcel qui mourra. Après avoir affreusement admiré la grandeur de cœur et d’âme de l’épouse trahie, après avoir arraché son revolver à son frère forcené, Diane n’a plus rien à connaître sur terre: elle impose une dernière épreuve à son amant, se fait dire qu’elle est encore la plus aimée et que le sacrifice de Fanny ne compte pas pour ce quadragénaire affolé: alors, elle qui, en des mois d’attente et de fraude, en huit jours de caresses effrénées, a épuisé sa part de joie et sa quotité de vie, elle, qui ne veut plus exister socialement, moralement, librement, prend le revolver de famille et se tue gentiment. Le pauvre Marcel ne peut que pleurer à la lune et crier: «C’est une pauvre petite fille, une pauvre petite fille de rien du tout!»
Après? Eh! mon Dieu! que vous faut-il? N’avez-vous pas là le drame le plus violent, le plus plein, le plus magnifique? La pauvre nature humaine est secouée de tout son long—et l’on n’en peut plus! Vous avez touché le fond même de la douleur, le paroxysme de la passion involontaire et presque animale, tout l’orgueil, toute la révolte, toute l’horreur merveilleuse de l’abnégation. La maîtrise d’Henry Bataille, affirmée par l’Enchantement, la Femme nue et le Scandale, se fixe ici, règne et rayonne: c’est admirable.
Ne nous arrêtons pas à des longueurs et à d’autres inutilités, à des mots, à des subtilités, ne reprochons pas à l’abbé Roux (c’est l’excellent Armand Bour qui joue le rôle en grand artiste) de porter indiscrètement l’habit de camérier secret, de se promener à Londres en monsignor romain et d’être un peu trop dur et trop cruellement onctueux; ne reprochons pas au duc de Charance (André Calmettes) d’être un gentilhomme d’avant-hier, insolent, rogue et grossier; à Gaston de Charance (Monteaux) de manquer de naturel et d’être tout d’une pièce: ils ont tous de l’émotion, de la fureur, de la tristesse et sont des entités.
Juliette Darcourt est une duchesse toute molle et d’un savoureux comique rentré, Mmes Copernic et Valois sont des soubrettes délicieuses, MM. Bouchez, Dieudonné, Legrand et Barklett sont excellents.
Diane, c’est Monna Delza, échappée d’une fresque de Botticelli, virginale, gamine, enamourée, évaporée, avec des yeux d’ange, orgueilleuse dans la volupté et la mort, exquise et fatale. Il est inutile de dire que M. Dumény (Marcel Armaury) est égal à lui-même et à la perfection ardente et dolente.
Pour Berthe Bady (Fanny Armaury), j’ai cru dire, en passant, sa fascination mélancolique, son charme incessant et comme involontaire de résolution, de renoncement, d’amour honteux et tutélaire, de force amère, de grâce souveraine et nostalgique: elle fait entendre une voix, des voix dont nous nous défendons et qui amènent le ciel secourable et la terre nourricière, la famille et les souvenirs qui attachent, une voix de cœur, intime, harmonieuse, qui prend, qui tient.
Mais des mots ne suffisent pas à ce miracle vivant qu’est Berthe Bady dans la Vierge folle, au miracle vivant, saignant et pensant qu’est ce drame triomphal, cette pièce de poète.