25 février 1910.

THÉATRE DE LA RENAISSANCE.—Une Femme passa..., pièce en trois actes, de M. Romain Coolus.

La huitième plaie d’Egypte, d’Asie, de France et d’ailleurs, c’est une femme du monde qui danse, qui sait danser, j’entends qui danse comme Zambelli, Trouhanowa, Napierkoswka ou Cléo: rappelez-vous l’aventure de la princesse Salomé, qui fut si fatale! Mme Suzette Sormain, qui danse à ravir, ne peut—et pour cause—s’offrir ou se faire offrir la tête de saint Jean Baptiste, que d’aucuns appellent Iokanaan: elle n’a pas de tétrarque sous la main ou sous les pieds. Elle ne peut que capter le cerveau et le cœur du capitaine Héricy, un des héros du Tonkin, de Madagascar, de Sikasso et de l’Ouadaï; le cœur et le cerveau du professeur Jean Darcier, docteur éminent, spécialiste des maladies nerveuses: le premier, Don Juan de cape, de brousse et d’épée, n’a jamais eu pitié des femmes; le second, bénédictin scientifique, s’en est tenu, pour les choses de l’amour, à son exquise épouse, associée merveilleuse et chaleureuse, tendre et dévouée: Suzette bouleverse cette fantaisie et cette harmonie. C’est en vain que, au cours d’une soirée chez les Charlines, Simone Darcier s’aperçoit du manège et tâche à protéger, à emmener son mari: le mal est fait. Comme l’astrologue qui se laisse tomber dans un puits, le neurologue s’est laissé tomber dans un cas—un cas de neurasthénie.

Et comment! Ce vigoureux et laborieux quadragénaire s’est tassé, aigri, lassé, affaissé: il a des impatiences d’enfant gâté et de vieillard gâteux, va dîner et souper en ville, et se permet même—horreur!-d’aller au théâtre. Et il lui suffit d’un mot de sa maîtresse, d’une promesse de rendez-vous pour le jeter dans une joie folle, dans une crise de familiarité affectueuse, dans une hilarité d’adolescent; le docteur n’a pas eu de jeunesse et son équilibre n’est pas solide! Hélas! quelqu’un vient troubler la fête: un client—et quel client! C’est l’irrésistible et papillonnant capitaine Héricy, devenu une loque vacillante, secouée du désir de tuer, du besoin de se tuer! Et c’est une femme qui l’a mené là, à force de le berner, de l’épuiser, de se dérober! Héricy est jaloux, en outre: il a trouvé une lettre enflammée!... Vous savez que la femme est Suzette Sormain, que la lettre est de Darcier: le drame n’éclatera pas encore. Le docteur n’écrira pas d’ordonnance pour ne pas se trahir: il n’a pas peur, mais il a la mauvaise fièvre de se rendre compte de son malheur à lui. Tout à l’heure, il confondra, il injuriera, prostrera l’hypocrite Suzette en la traitant de saleté—ce qui devient un mot de théâtre—mais il n’y tiendra pas, et ira voir ce qu’elle fait de sa nuit.

Il n’en revient pas—et ne revient point. L’admirable Simone devient folle: son époux s’est-il tué? A-t-il été assassiné? Pas d’indice! Un visiteur! C’est Héricy! Peut-être est-il un messager de bon ou de mauvais augure: dans son émoi, Mme Darcier cite le nom de Suzette Sormain. Bon! bon! Héricy repassera: il a compris! Et lorsque le triste Jean Darcier a regagné le bercail pour repartir loin, très loin, fourbu, vidé, désespéré, le capitaine le confond, l’outrage, se jette sur lui: hélas! il est si faible qu’une crise l’abat: il faut le soigner! Voilà donc ce qu’une petite femme de passage, de passade et de passe a fait d’une magnifique intelligence et de la plus martiale énergie: deux ruines! Darcier qui n’est plus que l’ombre de son ombre s’en ira cacher sa déchéance! Non! Non! Dans une très belle scène, Simone pleure, supplie, pardonne, relève: le savant redeviendra lui-même, par le travail, par le foyer, le médecin fera son devoir et oubliera sa maladie en soignant, en sauvant ses malades: la mauvaise femme n’a fait que passer: elle n’est déjà plus!

Cette crise est traitée nerveusement et fortement: Romain Coolus a écrit une pièce sobre, nette et simple: pas de mièvrerie, pas de jeux, pas d’afféterie. C’est d’un style sûr, pur—et très théâtre. Dans de pittoresques et heureux décors de Lucien Jusseaume, les personnages s’agitent à la perfection: M. Bullier est très cordial et très comique; MM. Berthier, Trévoux, Laforest, Cognet et Gambard sont excellents; Mmes Camille Delys, Jane Sabrier, Jahde et Stylite sont charmantes; Mlle Dorchèze fait une très curieuse silhouette de doctoresse, et Mme Catherine Laugier est la plus dévouée, la plus délicieuse des amies. L’effroyable Suzette, c’est Mlle Louisa de Mornand, qui, de sa danse, de son sourire, de sa voix, est l’ensorcellement même. M. Capellani (Héricy) montre tragiquement quel veule néant la passion peut faire d’un guerrier; M. Tarride (Jean Darcier) est charmant, puissant, jeune, amoureux, puis vieillit avec une impressionnante rapidité, des élans, une fougue hystériques, un accablement et un désespoir de très grand art.

Et Simone Darcier prend la figure et l’âme de Marthe Brandès. C’est dire si le rôle est tenu et si toute la flamme de tendresse, d’angoisse, de délice honnête et tutélaire, de navrement et de rédemption brille et irradie, magiquement, dans la belle et brave pièce de M. Romain Coolus.

25 février 1910.