THÉATRE RÉJANE.—La Flamme, pièce en trois actes, de M. Dario Niccodemi.

M. Signoret a fort brillamment débuté, avant-hier soir, dans l’emploi de pince-sans-rire. Après la chute du rideau sur le troisième et dernier acte du drame de M. Dario Niccodemi, il s’avança et prononça solennellement:

—Mesdames, messieurs, la pièce que le théâtre Antoine...

Mme Réjane vint précipitamment et gentiment lui faire rentrer le lapsus dans la gorge.

Mais ce n’était pas si bête! Un peu exagéré, tout de même. Le Théâtre-Libre, un soir quelconque, ou mieux, un vague théâtre d’avant-garde, un bon petit théâtre à côté...

C’est que, après le noble et grand triomphe du Refuge, l’an dernier, M. Niccodemi s’est un peu trop abandonné à sa nature, qu’il a péché par excès de confiance en soi et de conscience—dirai-je littéraire? qu’il a marché tout roide et tout fort, sans assez éclairer sa lanterne. Il nous a donné trois actes violents, en raccourci—et ils semblent longs—une action simpliste qui est pleine de complications et de subtilités, une tragédie cinématographique qui n’est pas sans obscurité. Familier des tropiques, commensal du soleil, camarade des volcans, parent du Stromboli et du Chimborazo, l’auteur se croit en communion avec nous, Parisiens de pluies et de brumes: il imagine que nous sentons la chaleur lourde, électrique, mauvaise conseillère, atrocement tyrannique de la Sicile où il situe son fait divers; eh! est-ce qu’un décor, à la cantonade, nous souffle, à nous, le paroxysme et la folie? est-ce qu’une paysanne pittoresque qui passe, la cruche à l’épaule, nous rend un paysage embrasé, magnifique et maléfique? Est-ce que, même, trois ou quatre palmiers sur toile ont pu jamais nous évoquer les fièvres et le cafard de la brousse africaine? Nous ne pouvons prendre chaque personnage qu’en soi, sans nous arrêter à la latitude et à la température! Et, au reste, la Flamme pourrait brûler et dévorer aussi bien à Nanterre ou à Palaiseau qu’à Taormine!

Or donc, voici, dans une villa de Sicile, un jeune couple, M. et Mme Dauvigny, et la jeune femme, en secondes noces, du père de Geneviève Dauvigny, Françoise Vigier. Geneviève crève de jalousie: elle a cru démêler une intrigue entre sa belle-mère et son mari. Il est vrai qu’Antoine Dauvigny est un ami d’enfance de Françoise, qu’il l’a peut-être aimée de loin, jadis, mais pouvait-il unir sa misère à sa pauvreté? Il a été sincèrement heureux de la voir épouser son patron, son protecteur, son père adoptif, dont lui-même devenait le gendre; mais voici que ses sentiments secrets se réveillent et se révèlent, sur un mot méchant de sa femme: il se confesse à Françoise, qui résiste, qui lui rappelle ce qu’il doit à son bienfaiteur, qui est toute pudeur et tout sacrifice; ils seront malheureux tous les deux, voilà tout! Mais la panthère déchaînée qu’est Geneviève a appelé d’urgence son père. Vigier débarque, farouche et muet: il ne répond pas aux saluts et rumine d’atroces projets.

Le voici dans l’exercice de ses fonctions d’inquisiteur et de bourreau: il tâche à arracher des aveux à Françoise et à Antoine, séparément, puis il les confronte. Un peu trop vite pénétré de l’astuce du pays, il feint de s’adoucir, de se lasser, d’abdiquer, arrache à sa femme et à son gendre un lamento d’amour, une fervente et mélancolique déclaration, puis se redresse, hideusement: ainsi, c’était vrai! Horreur! Il cassera tout, s’en ira avec sa fille, et lui, qui aime encore—et comment!—lui qui est trahi par ses créatures, souffrira de longs jours, toute sa vie, et sa fille aussi! C’est un inacceptable sacrifice: Françoise et Antoine sont acculés au renoncement. Les Dauvigny fileront purement, simplement, sur l’heure.

Mais, tout de même, Geneviève est un peu trop ce que, dans la première version de Boubouroche, Georges Courteline appelait «un petit chameau». Elle écrase de dédain et d’invectives son héroïque belle-mère, submerge de sarcasmes et de menaces son mari plein d’abnégation: ah! ils auront une jolie existence, les uns et les autres! Humiliation constante pour Antoine, humiliation, servitude et torture pour Françoise, que le barbare Vigier gardera étroitement dans le plus sauvage exil. Une seconde avant le départ sans retour, Dauvigny n’en peut plus: il supplie Françoise de l’arracher à son cauchemar, de partager sa vie errante et misérable; elle se débat encore, refuse, mollit, se laisse emporter enfin. Hélas! c’est une fuite brève: une carabine qui se trouve là, providentiellement, permet à la sauvage Geneviève d’abattre sa belle-mère, d’éteindre la mauvaise flamme. Il n’y a plus que de la nuit.

Cette pièce brutale et nuancée fera verser des larmes et M. Niccodemi retrouvera sa veine admirable; il a assez d’avenir pour qu’on se permette envers lui quelque sévérité. Je lui souhaite, au reste, pour sa pièce présente, le plus long succès: l’interprétation le mérite. Vargas (Antoine Dauvigny) est chaleureux, sincère, ému et véhément; Claude Garry (Vigier) est terrible d’attitude, tragiquement trompeur, angoissé, éloquent et douloureux; Bosman est un bon domestique et Mlle Diris une accorte soubrette.