Mlle Rapp est une image charmante de Sicilienne; Mme Sylvie (Geneviève) garde, dans sa fureur infinie, sa grâce, sa force et sa vérité, et est harmonieusement forcenée, et Réjane (Françoise) est un miracle de résignation et de charme, d’amour contenu et débordant, de poésie triste, de fatalité. C’est admirable.
Signoret n’a pas de rôle, mais, comme vous savez, il s’en fait lui-même, au moins un soir.
28 février 1910.
THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—1812, pièce en quatre actes, en vers, de M. Gabriel Nigond.
Après avoir usé d’une prose savoureuse, caressante et simple pour chanter le Berry, ses gens et George Sand, après avoir fait le meilleur emploi du vers ample et aisé, souple et comique pour railler Hercule dans Keroubinos, à la veille de faire jouer, toujours en vers, une Mademoiselle Molière (en société avec feu Leloir), M. Gabriel Nigond nous donne, en vers encore, une pièce historique et philosophique, violente, dolente, amère, éloquente et tragique, une image d’Epinal en noir et rouge, volontairement simple, morne et atroce.
1812! L’année du destin! ce n’est pas un «admirable sujet à mettre en vers latins», voire en vers français. «Des vers! disait Danton à Fabre d’Eglantine dans la charrette du bourreau, nous en ferons d’ici huit jours plus que nous en voudrons!» 1812! L’horreur déborde et submerge toute poésie: «Il neigeait!» écrit Victor Hugo—et c’est tout! Cette ruée de gloire joyeuse, d’héroïsme entraînant qui se brise contre les éléments, cette marche de parade qui s’arrête court devant un incendie et qui devient une fuite à tâtons, dans des rafales et des assassinats, cette misère soudaine, étroite et géante, la faim, la soif, le froid, la médiocrité, la bassesse du danger, la mort sournoise qui guette les plus braves et les plus grands, la poursuite harcelante des cosaques couchés sur leurs chevaux-loups, la vermine envahissante, la trahison des hommes et des choses, du feu et de la glace, voilà le bilan de la lutte entre le génie divin de Napoléon le Grand et le mysticisme fataliste d’Alexandre de Russie, du duel entre l’Occident en marche et l’Orient rétrograde, jusqu’au moment où l’Empereur des Français fuit ce cauchemar, menacé dans Paris même par le coup de main génial du général Malet—et ses soldats continuent à errer, à mourir sans lui!...
Cette épouvantable épopée n’est pas scénique: c’est un cinématographe d’enfer. M. Gabriel Nigond ne nous a offert ni l’incendie de Moscou, ni le passage de la Bérézina; nous n’avons que des épisodes—et c’est bien assez.
Dans un village lorrain, règnent l’enthousiasme et l’angoisse: c’est la levée en masse. Les conscrits de plusieurs classes sont appelés ensemble, jusqu’aux infirmes—ou presque. Les deux fils Archer vont partir: l’aîné, Jean, dit Janet, s’en va simplement, magnifiquement. Jusqu’au dernier moment il forge et bat l’enclume; le cadet, François, est moins décidé.
Leur mère, la cornélienne Catherine, se résigne à l’absence, malgré les blasphèmes et les hurlements de la vieille Mautournée dont le fils ne revient pas de l’armée: le père Faroux vante l’Empereur et le jeune Claudin, tout frêle, reviendra pour sa fiancée Annette, tandis que Jean Archer rejoindra, plus tard, sa promise Francine. Mais Francine est aimée de François Archer qu’elle aime! Quand les conscrits seront rassemblés sur la place, au bruit des tambours et des clairons, un appelé manque: c’est François qui a pris la fuite: il est déserteur!