Dès lors, nous vivons le poème du regretté Victor de Laprade, Pernette ou les Réfractaires; mais Francine ne se contente pas d’aller porter des provisions dans les bois, à l’insoumis épuisé et traqué; elle le reçoit à la maison, à l’insu de la mère Archer! Un beau soir, sur la dénonciation du vieux traître Faroux, les gendarmes cernent la demeure, fouillent, furettent; la mère Archer, réveillée, leur fait, inconsciemment, découvrir la retraite de son fils, qui bondit, mais trop tard. Une carabine de maréchaussée l’étend sanglant et la mère ne peut que demeurer seule auprès du cadavre ou du quasi-cadavre de François, car le malheureux respire encore!
Voilà pour le déserteur! Voyons pour le brave guerrier! Et c’est la Russie: un mal blanc! C’est la suprême horreur de la déroute, la débandade, le lent et pénible grouillis des débris de toutes armes, des épaves plus ou moins armées des corps d’élite et de la ligne, chevau-légers, lanciers, grenadiers, fantassins; tout est gelé, tout roule, tout meurt. Une cantinière au grand cœur ranime les blessés qui lui plaisent et chante aux étoiles absentes, au ciel en congé sa foi dans les armes françaises et son culte pour Napoléon. Surviennent nos vieux amis Claudin et Jean Archer, dit Janet, l’un soutenant l’autre. Et, après de belles paroles de pitié, d’héroïsme, de désolation et de grandeur, les boulets qui font rage rasent les deux bras de Janet, qui était en mal de dévouement. Et ce sont encore de beaux vers, tristes.
Puis, c’est le retour au village, trois ans après, après les humiliations de la captivité et les hasards du vagabondage à travers les routes. La Mautournée exulte d’avoir retrouvé son fils sain et sauf: qu’adviendra-t-il à la Catherine? Voici Claudin, tout neuf, tout frais, qui saute au cou d’Annette. Mais Jean? Il n’ose venir: il est tout honteux; il n’a plus de bras! Et quand il vient, ne pouvant ni étreindre, ni boire, quand il voit que son frère le déserteur, bien portant, rose et gras est l’amant, le mari de Francine, il voudra mourir sans pouvoir se détruire, partir sans pouvoir ouvrir la porte et restera, par pitié, auprès de sa mère, inutile, incapable d’effort, paquet vivant et souffrant, laissé pour compte de la mort et de la gloire, fantôme opaque et incomplet.
Eh! monsieur Nigond, il se souviendra! Il aura des récits immortels et sera l’idole de son village, l’étendard magnifique et criblé, déchiré, qui atteste et éternise la Patrie! Il ne forgera plus, de ses bras! Mais je n’insiste pas: vous n’avez pas voulu, n’est-ce pas? faire l’apologie du déserteur en regard du martyre du soldat? C’est une aventure que vous avez contée en vers éloquents, faciles, bien frappés, parfois sonores et héroïques. Bien! Vive l’Empereur!
Et mettons à l’ordre de l’armée Jeanne Cheirel, cantinière épique, maternelle, vibrante, touchante, qui a toute la pitié du roman russe, toute la bravoure des chansons de geste, Jeanne Éven qui est une mère tremblante et digne, pleine de tendresse et d’autorité, Yvonne Mirval, qui est une amoureuse tendre, décidée et énergique, Jeanne Fusier qui est toute gentille et tout aimante, Léontine Massart, qui a buriné en deux tons éloquents la silhouette de la Mautournée qui déteste et adore avec feu pour son fieu. Louons civilement le chaleureux et sincère déserteur Georges Flateau (François), et présentons les armes à Lhuis, un Claudin cordial, jeune, exubérant, puis joliment épuisé; à Maxence (le père Faroux), patriote jusqu’à la délation; à Saillard, Marchal, Marcel André, Kerguen et Dujeu, soldats malheureux, et à Firmin Gémier, qui est simple, de bonne volonté, de belle souffrance, de sublime désespoir. Relisons la Guerre et la Paix, relisons surtout Victoires et Conquêtes, et M. Gémier nous ferait plaisir si, dans un des beaux décors de Bertin, il remplaçait les images de Georgin, qui datent de 1840—et nous sommes en 1812—par des estampes à un sol, en couleurs, de la rue Augustin.
1er mars 1910.
THÉATRE SARAH-BERNHARDT.—La Beffa, drame italien en quatre actes, en vers, de M. Sem Benelli (adaptation, en vers français, de M. Jean Richepin).
En dépit de ce que le nom de Mme Sarah Bernhardt et sa carrière parmi les Fédora, Théodora et autres Tosca sembleraient indiquer, la Beffa n’est pas une femme: c’est ce que nous appelons une blague, une très, très sale blague, une brimade, un mortel affront. Et si vous songez que la chose se passe à Florence au début du seizième siècle, au moment où la jeune Renaissance apportant de Grèce, en un magnifique chaos, la poésie, la science et l’art, soufflait, avant tout, une liberté de mœurs, un dérèglement insensés, où les pires instincts, aiguisés jusqu’au paroxysme, s’alliaient à la plus pernicieuse culture et à une finesse byzantine, où la perfection croissait dans la plus élégante pourriture, où le crime, le génie, le brigandage, le sacrilège et la débauche étaient étroitement unis, vous voyez que c’est une belle fête!
Et c’est une fête pour Sarah Bernhardt. Après avoir interprété—comme vous savez!—Lorenzaccio, voilà qu’il lui est donné d’incarner la faiblesse pensante, la haine désarmée et puissante, l’amour trahi, méprisant et veillant, la cruauté souriante, la rage indéfectible, la ruse sauvage d’un seigneur débile et efféminé, d’un bouffon cauteleux et tyrannique, fourbe par rancune et méchant, méchant, jusqu’à se dégoûter lui-même, voilà qu’elle a à exprimer le ressentiment d’un cœur mort, qui ne vit plus que pour l’horrible et hypocrite flamme de dévastation, qu’elle n’existe plus que contre quelqu’un, et que c’est une âme perdue dans la désespérance finale, et qui s’escrime contre la force triomphante, qu’elle symbolise l’honneur aboli qui mange, mange son bourreau: subtilité, férocité! Elle est bien un être du temps des Médicis et un Médicis même, comme nous les peint Pierre-Gauthiez: un amphibie orné, ambigu, armé, saoul de volupté et de désirs, implacable, souple, avide, léopard, serpent et chacal.