La pièce de M. Sem Benelli triomphe inlassablement en Italie; elle est ingénieuse dans son invention de tortures et son ingénieuse brutalité; c’est tortueux et sûr, pathétique et direct, calculé et terrible: la finesse nationale y trouve son compte, ainsi que le goût de l’amour et l’amour de la vendetta.
Voyons la très fidèle, très habile et très poétique adaptation de M. Jean Richepin.
Gianetto Malespini a été atrocement humilié par son rival Néri Chiaramantesi, qui, non content de lui ravir sa maîtresse, la belle courtisane Ginevra, l’a fait, aidé de son frère Gabriel, coudre dans un sac, plonger trois fois dans l’Arno, non sans le faire larder, à très petits coups de dagues et d’épées. Grotesque aux yeux de tous les Florentins et de toutes les Florentines, honteux de l’existence que son ennemi lui a dédaigneusement laissée, publiquement lâché et lâche, Gianetto affecte de ne pas se souvenir et offre lui-même, lui, victime, un souper de réconciliation. Il n’empoisonnera pas ses bourreaux: ce serait trop peu pour sa haine. Il se laisse railler et presque battre, encore! Mais il boit et fait boire et engage un pari avec Néri. Il le défie d’aller dans un cabaret, en casque et armure, le glaive nu, dans l’habit et la pose d’un croisé, d’un chevalier errant. Le pari est tenu. Et, tandis que Néri part en guerre, le doux rêveur qu’est Gianetto fait prévenir les buveurs du cabaret que Néri Chiaramantesi est fou furieux et avise le souverain Laurent le Magnifique de certains propos séditieux du même Néri. On va rire.
Et l’on rit! A Ginevra, affolée de la crise de folie de son nouvel amant, Gianetto se présente, couvert des habits de ville de Néri, la presse, la reprend, la caresse de mépris cependant que le dit Néri qui s’est échappé, revient, l’écume à la bouche, interroge, s’épouvante, menace: il est repris par les valets, des estafiers du Médicis! Quand il est dûment lié, Gianetto s’intéresse atrocement à son sort, pour le faire écumer, le touche, l’embrasse: il est tellement son ami! Ah! il faut bien le soigner! Il tient à sa peau et à son âme!
On le soigne! Et comment! Attaché par les quatre membres aux bras et aux pieds d’une rude chaise, les fers au cou, aux jambes et aux poings, Néri, détenu dans la pire des maisons de fous et de force, est dûment exorcisé et réduit à quia. Il s’agit de savoir s’il est possédé ou seulement dément. Et son frère Gabriel est revenu de voyage et s’agite. Gianetto tourmente son ennemi enchaîné, l’accable, l’excite. Mais voici une aide: c’est une ancienne fiancée de Néri qui l’aime dans sa détresse et veut le sauver. Restée seule avec lui, Lisabetta le calme, le console, tâche à lui donner de l’espoir: qu’il fasse le fou, on le laissera à elle comme une chose inexistante—et Néri fera le fou. Il le fera merveilleusement, trompera jusqu’au médecin, mais ne trompera pas Gianetto qui, à la lueur de sa haine, voit vivre et durer une haine perspicace et atroce, qui, du souvenir de la beffa qu’il a subie, voit lever la beffa suprême qui vengera la beffa qu’il inflige au faux dément. Mais il s’agit bien de cela. Il le délivrera, envers et contre tous et contre soi! Et, dès que Néri est libre, dès que Néri est dehors, Gianetto se laissera secouer par la plus épouvantable joie: on ne l’a pas deviné, lui seul va jusqu’au fond de sa férocité: il rit, rit, rit, en dément qu’il est! Sa beffa, sa beffa, à lui, est du dernier cercle de l’enfer!
Car—vous l’avez deviné—lorsque Néri viendra poignarder Gianetto chez Ginevra, c’est son propre frère, Gabriel, qu’il tuera sous l’habit de son ennemi, et, fratricide, insensé, inhumain, il clamera sa plainte de bête sous l’œil enfin satisfait de Gianetto vengé.
C’est un peu violent, brutal, raffiné, voire enfantin. M. Sem Benelli a dû beaucoup souffrir pour arriver à cette maîtrise dans la morbidezza et la perversité, dans l’amour patient du mal et je ne sais quel sadisme dans l’usure de la loi du talion. Le robuste et saint Jean Richepin a dû bien s’amuser à rendre ces mièvreries sanglantes, mais il est tout apostolat: il adapte pour son plaisir, comme il fait des cours publics et des conférences pour jeunes filles. Et c’est du très bon travail.
Peut-être le public français n’aura-t-il pas pour la Beffa la frénésie séculaire de l’Italie: la neurasthénie n’est plus à la mode et la lâcheté n’est pas populaire.
Mais Sarah Bernhardt est si belle! Jeune, trépidante, sournoise, traîtresse, elle ment avec passion et sourit pour mordre: sa douleur intérieure et secrète éclate dans ses périodes et ses silences, dans ses gestes de joie et de fausse pitié: elle est extraordinaire de ravissement infernal, bruyante, volcanique à la fin du troisième acte: c’est de la plus effroyable beauté. Et Marie-Louise Derval est impérialement belle, d’un charme souverain et caressant et si harmonieux dans ses terreurs! Et Seylor est pure dans son verbe, qui est comme un chant! Et Misley est angélique et délicieuse! Duard est un docteur plaisant et grotesque à souhait, Worms est le plus suave, le plus éloquent, le plus dévoué des écuyers; Laurent est un frère généreux et passionné; Maxudian a de la majesté et de la bonhomie; enfin, dans le rôle écrasant de Néri, Decœur a une satisfaction de belle brute, un orgueil de bravache avantageux, une rage de bête traquée, un abattement chaleureux, une dissimulation de prisonnier, une fureur de vaincu sanguinaire qui donnent le frisson.
Et le public est remué, ému, terrorisé par ce drame où il y a des sentiments effrénés, des costumes admirables, des tentures, des voûtes bien reproduites, des sérénades, des cris, des lames, des armures, de la fatalité voulue—et, en travesti violet pourpre, sous une perruque noire et un voile de faiblesse et de méchanceté, les yeux, la bouche, la grande voix et le grand cœur de Sarah Bernhardt.